© Philippe Lavandy

Ce monde n’est pas fait pour les herbes qui ne poussent pas droit

Avec cette rubrique, Tchak ! veut prendre le temps de dépeindre des personnages au profil atypique, de raconter leur quotidien et de porter la voix de celles et ceux qui jettent sur leur milieu un regard acéré comme une lame de couteau, mais aussi tendre que du beurre. C’est le cas de Philippe Genet, un paysan-boulanger qui cultive ses propres céréales, à Macon, près de Chimay. Le choix du récit à la première personne a été posé afin de mettre mieux en lumière son témoignage. 

Sang-Sang Wu, journaliste | sang-sang.wu@tchak.be

« Grâce à mon expérience, j’appris au moins que si l’on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. »[1]

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À l’heure où blanchit la campagne, je franchis le seuil de ma ferme et prends une grande bouffée d’air. En un instant, elle me rafraîchit les poumons. Je me dirige alors vers notre ancienne roulotte, transformée en poulailler. Je libère la vingtaine de poules qui se jettent sur leur ration de nourriture. Les cochons et les quelques moutons que je possède sont nourris avec les légumes que je produis ici et, pendant que les animaux émettent leurs grognements de contentement, je contemple le paysage typique de la campagne wallonne qui se dessine sous mes yeux. Ses contours se précisent, ses couleurs se réchauffent et la brume matinale se dissipe tandis que le soleil sort de son hibernation. La lumière est belle comme un tableau et face à ce spectacle, je me surprends à penser que, depuis dix ans maintenant, il m’émerveille toujours autant. 

© Philippe Lavandy

Avec ma femme et mes deux filles, nous avons débarqué ici, à Macon, au lieu-dit du Pré aux Chênes, il y a – il me semble – une éternité. Avec notre bécane usée par les kilomètres et nos deux roulottes plantées au beau milieu de six hectares de prairie vierge, on ressemblait un peu à des forains. Nos plus proches voisins non ruminants habitaient à quelques kilomètres de chez nous, à vol d’oiseau, nous offrant la quiétude et le calme que nous étions venus chercher.

© Philippe Lavandy

La vue imprenable sur le village et la compagnie des vaches suffisaient à notre bonheur. Dans le creux de cet écrin verdoyant, nous avions l’impression d’être seuls au monde, à la fois si éloignés et si proches des gens d’en bas. En débarquant de ma région liégeoise natale, l’étranger que j’étais a toujours fait profil bas, mais dès le départ, j’ai été étiqueté, libellé, catalogué, moqué. Pour les uns, j’étais « le baraki » ; pour les autres, « Charles Ingalls ». Pour tous, j’étais un illuminé, un doux rêveur que la vie allait se charger de clouer les pieds sur terre. 

[1] Extrait du livre Walden ou la Vie dans les bois de Henry David Thoreau.

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