À la tête de W.Alter, l’outil public wallon de financement de l’économie sociale, Flora Kocovski oppose au modèle d’Elon Musk une autre conception de l’entreprise : démocratique, territoriale et tournée vers l’intérêt collectif, plutôt que la maximisation du profit. On appelle ça l’économie sociale.
Interview | Yves Raisiere, journaliste
Flora Kocovski, vous dirigez W.Alter, la banque publique qui finance l’économie sociale en Wallonie. Certain·es associent encore celle-ci à la croissance zéro ou la sobriété. Que leur répondez-vous ?

L’’économie sociale n’est pas une vue de l’esprit : elle est définie par des cadres clairs, en Wallonie depuis 2008, mais aussi à l’échelle internationale, par l’Organisme international du travail et l’ONU. Ses principes reposent sur des critères éthiques précis. Ce n’est ni la croissance zéro ni un simple « impact ». Quant à la sobriété, elle y est intégrée naturellement, mais elle deviendra de toute façon incontournable pour toutes les entreprises.
+++ Cette interview est publiée dans le numéro 23 de Tchak (automne 25).
Dans le film Don’t Look Up, une comète menace la planète, mais le déni l’emporte, porté par les intérêts du marché. Est-ce que l’économie sociale peut, elle, apporter une réponse aux urgences actuelles ?
Absolument. L’économie, au fond, c’est répondre collectivement à des besoins en mobilisant des ressources. L’économie sociale fait la même chose, mais de façon plus raisonnée et la moins destructrice possible. Elle repose sur des règles claires en matière de gouvernance et de partage des richesses pour garantir que la finalité reste au centre. Et cette finalité, ce n’est pas le profit, mais les enjeux sociaux, environnementaux et sociétaux.
Benoît Hamon, le président de l’économie sociale en France, dit que l’économie sociale incarne l’antithèse du capitalisme d’Elon Musk et des Big Tech. D’accord avec ça ?
Oui. L’économie sociale a toujours eu ce côté militant, parce qu’elle se confronte au modèle dominant. On nous a biberonnés au capitalisme, avec l’idée que l’entreprise est là pour maximiser le profit des actionnaires. Or l’intérêt d’une entreprise, ce devrait être, avant tout, de répondre à des besoins collectifs. L’économie sociale est forgée sur ce principe. Elle s’oppose donc à cette logique capitaliste qui nous mène droit dans le mur et pourrait transformer l’économie en profondeur. Mais cette idéologie est tellement ancrée que changer reste extrêmement difficile.
Quels sont les principes fondamentaux de l’économie sociale ?
Il y en a quatre. D’abord, la finalité dont on vient de parler : on ne crée pas une entreprise pour le profit, mais pour répondre à des besoins collectifs. Ensuite, la gestion : elle est démocratique, chacun·e a voix au chapitre, ce n’est pas celui qui met le plus d’argent qui décide. Troisième principe : l’autonomie, l’entreprise ne se fait pas dicter sa ligne par un actionnaire majoritaire ou par l’État. Enfin, le capital : oui, il faut gagner de l’argent, mais il est réinvesti au service de la finalité, et non pas distribué aux actionnaires.
On trouve des entreprises d’économie sociale dans des secteurs comme l’énergie, la construction ou l’immobilier. Ce n’est pas paradoxal ?
Non, pas du tout. L’économie sociale est très présente dans les secteurs essentiels. On a tou·tes besoin de se loger, de se nourrir, d’utiliser de l’énergie, de travailler. C’est donc un modèle qui peut s’appliquer partout. On la retrouve même dans des projets culturels, comme le festival Esperanzah, qui s’est structuré en coopérative.
L’ancrage territorial est souvent cité comme un point fort. Pourquoi ?
Parce qu’une entreprise d’économie sociale connaît et implique ses parties prenantes. Elle choisit des fournisseurs pour leur qualité, leur proximité et leur juste prix, pas parce qu’ils sont les moins chers et donc souvent, à l’autre bout du monde. Elle crée de la confiance et de la valeur localement. Et comme elle répond aux besoins de son territoire, elle est beaucoup moins délocalisable. On est dans un vrai maillage, avec les fournisseurs, les voisins, les pouvoirs publics, les ONG.
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