Et vous ? Accepteriez-vous qu’une usine dévastatrice pour la santé et pour l’environnement s’installe à côté de chez vous ? Qu’elle déverse ses déchets toxiques dans votre potager ? Qu’elle empoisonne le terrain de jeu de vos enfants ? Jamais ! 

L’Union européenne n’a pas voulu non plus. Comme le rappelle la nouvelle enquête de Tchak sur l’empreinte toxique du phosphate, elle a délocalisé sa production d’acide phosphorique au-delà de la Méditerranée, une fois les dangers médiatisés. 

« Pas dans mon jardin ». Mais dans celui des autres, on s’en fout ! Qu’importe l’accaparement des terres agricoles par de grands groupes chimiques. Qu’importe les paysan·nes exproprié·es, les cultures qui poussent dans le cadmium, le chrome et le fluor…

P2O5, l’empreinte toxique du phosphate
Enquête Engrais
P2O5, l’empreinte toxique du phosphate
P2O5, l’empreinte toxique du phosphate

Tout ça pour quoi ? Pour permettre à un modèle — celui de l’agriculture intensive, ses engrais, ses exportations et sa course au rendement — de perdurer, au profit des multinationales et de leurs actionnaires, dont les grands fonds spéculatifs. Rien à voir avec le fait de « nourrir l’Humanité », comme le prétendent cyniquement les experts à leurs bottes. 

Tout ça, aussi, en s’accommodant d’un paradoxe qui devrait pourtant nous bousculer : plus nous exportons nos problèmes, plus nous érigeons des murs pour repousser des personnes migrant·es victimes de nos modes de production et de consommation.

Tout ça, enfin, sur fond d’amnésie.  En Espagne, à proximité des anciennes usines d’acide phosphorique et sulfurique, les cas de cancer explosent sans qu’aucune commission d’enquête se penche sur ces cold cases. En Wallonie, pas un ou une députée ne se préoccupe de savoir où sont localisés nos vieux dépôts de phosphogypse. Et à Engis, en région liégeoise, plus grand monde n’interroge Prayon, leader mondial dans la chimie des phosphates, sur ses activités présentes et passées, quand bien même il dépasse certaines normes. 

À l’instar des PFAS, molécules chimiques ultrapersistantes, on parle pourtant de milliers de tonnes de déchets — ici radioactifs et contenant des métaux lourds ! — dont la peau et les corps vont garder l’empreinte pendant des générations. 

S’indigner n’y changera rien, tant la problématique reflète, tout point cardinal confondu, les dérives d’une mondialisation de plus en plus complexe, où chacun veut croquer sa part du gâteau.  Seul moyen d’éviter la récidive, le devoir de mémoire : celui qui impose de cartographier ici et ailleurs pareils écocides, de retracer les choix et les mécaniques qui y ont conduit et d’en pointer les acteur·ices. 

À l’heure où la question d’une réindustrialisation de l’Europe percute de plein fouet certains acquis environnementaux et de santé publique, ce devoir de mémoire est encore plus essentiel.