Son cerveau n’a pas le temps d’hésiter longtemps. Juste quelques secondes. Les journées sont longues et vides, ces derniers temps. Alors son index scrolle, clique, swipe machinalement pour accepter la course à 4 balles. Elle lui coûtera 36 minutes de temps de vie et lui fera bouffer 10 kilomètres de bitume, aller-retour. En tous cas, c’est ça qui est écrit sur son téléphone. En pratique, on verra bien. Mais là, il n’a pas le temps d’y réfléchir, le compte à rebours est lancé. Plus vite il ira, mieux ça sera. Il enfourche sa bécane et trace sa route pour aller récupérer le Whopper d’un mec de Woluwe-Saint-Lambert.

Lui et ses confrères de galère, on les voit, mais on ne les regarde pas. Ces essaims de livreurs qui portent sur le dos d’improbables cubes aux couleurs flashy, on les voit. Mais on ne les regarde pas. On aurait peut-être peur que ça nous saute aux yeux. Teint souvent mat, posture typique des âmes qu’on a brisées par le taf : dos et épaules voûtées, tête baissée, regard à l’éclat intranquille et aimanté par l’écran de leur smartphone. Dans le paysage d’une grande ville comme Bruxelles, ils sont devenus des éléments du mobilier urbain.