Manifestations agricoles. Histoire d’une tolérance policière
Pourquoi les manifestations des agriculteur·ices sont-elles plus tolérées par la police que celles d’autres groupes sociaux ? Pour le savoir, il faut remonter l’histoire. De la violence des mobilisations agricoles aux représentations policières et aux choix politiques, retour sur les mécanismes qui expliquent ce traitement particulier.
Le 23 mars 1971, un vent puissant se lève sur Bruxelles. Un parfum d’orage flotte dans l’air. Ce jour-là, une manifestation agricole que l’on craint massive est prévue, en marge d’un Conseil des ministres de la Communauté économique européenne (CEE)1. Le Commissaire européen à l’Agriculture Sicco Mansholt doit détailler son plan de modernisation du secteur agricole. Il veut voir disparaître la moitié des agriculteurs européens, soit cinq millions. Le but est de faire de l’agriculture un secteur plus rentable pour les survivants, sommés de grandir en avalant les petites fermes. « À cette fin, des normes minimales sont proposées : une exploitation de grandes cultures devrait couvrir 80 à 120 hectares ; les exploitations laitières devraient compter idéalement 40 à 60 vaches ; les élevages bovins destinés à la production de viande devraient comprendre 150 à 200 têtes de bétail ; enfin, la norme pour l’engraissement des porcs est fixée entre 450 et 600 têtes. »2
« Mansholt à la potence, ou nous sommes foutus. »3
Les manifestants, qui ont accouru des cinq autres États membres de la CEE, n’y vont pas de main morte avec les slogans sur leurs calicots. Ce qui éclate alors, c’est un concentré de frustration, de manque de perspectives économiques et de sentiment de mépris de la part de cols blancs. « Il faut se rendre compte qu’à l’époque, beaucoup d’agriculteurs ne sont jamais montés à la capitale et vivent des situations de précarité assez fortes, rappelle Elie Teicher, chercheur en histoire à l’ULiège. Quand ils arrivent à Bruxelles, ils découvrent une réalité à des années-lumière de leur existence paysanne du fin fond de la Wallonie ou de la Flandre. C’est extrêmement violent. Il y a eu des pillages, dont ceux de magasins représentant le luxe, comme les boutiques de lingerie par exemple. Un rapport de classe s’est clairement affiché dans la rue. »
Dans la rue, justement, un tsunami de 100.000 âmes avale la capitale belge. « La foule avance en rangs serrés, comme une armée napoléonienne à l’assaut du centre-ville», relate Le Sillon belge. «Elle est canalisée, vaille que vaille, par des forces de l’ordre aux effectifs ridiculement faibles. Armand [un agriculteur ayant participé à la manifestation, NDLR] ne peut s’empêcher de les prendre un peu en pitié, tous ces gendarmes chargés de surveiller des gaillards durement musclés, habitués au travail de force, capables d’attraper une vache de 700 kilos par le nez et de la maîtriser. Les pandores ne feront pas le poids, si les événements dérapent. »4
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