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Flora Kocovski, vous dirigez W.Alter, la banque publique qui finance l’économie sociale en Wallonie. Certain·es associent encore celle-ci à la croissance zéro ou la sobriété. Que leur répondez-vous ?

L’économie sociale n’est pas une vue de l’esprit : elle est définie par des cadres clairs, en Wallonie depuis 2008, mais aussi à l’échelle internationale, par l’Organisme international du travail et l’ONU. Ses principes reposent sur des critères éthiques précis. Ce n’est ni la croissance zéro ni un simple « impact ». Quant à la sobriété, elle y est intégrée naturellement, mais elle deviendra de toute façon incontournable pour toutes les entreprises.

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Dans le film Don’t Look Up, une comète menace la planète, mais le déni l’emporte, porté par les intérêts du marché. Est-ce que l’économie sociale peut, elle, apporter une réponse aux urgences actuelles ?

Absolument. L’économie, au fond, c’est répondre collectivement à des besoins en mobilisant des ressources. L’économie sociale fait la même chose, mais de façon plus raisonnée et la moins destructrice possible. Elle repose sur des règles claires en matière de gouvernance et de partage des richesses pour garantir que la finalité reste au centre. Et cette finalité, ce n’est pas le profit, mais les enjeux sociaux, environnementaux et sociétaux.

Benoît Hamon, le président de l’économie sociale en France, dit que l’économie sociale incarne l’antithèse du capitalisme d’Elon Musk et des Big Tech. D’accord avec ça ?

Oui. L’économie sociale a toujours eu ce côté militant, parce qu’elle se confronte au modèle dominant. On nous a biberonnés au capitalisme, avec l’idée que l’entreprise est là pour maximiser le profit des actionnaires. Or l’intérêt d’une entreprise, ce devrait être, avant tout, de répondre à des besoins collectifs. L’économie sociale est forgée sur ce principe. Elle s’oppose donc à cette logique capitaliste qui nous mène droit dans le mur et pourrait transformer l’économie en profondeur. Mais cette idéologie est tellement ancrée que changer reste extrêmement difficile.

Quels sont les principes fondamentaux de l’économie sociale ?

Il y en a quatre. D’abord, la finalité dont on vient de parler : on ne crée pas une entreprise pour le profit, mais pour répondre à des besoins collectifs. Ensuite, la gestion : elle est démocratique, chacun·e a voix au chapitre, ce n’est pas celui qui met le plus d’argent qui décide. Troisième principe : l’autonomie, l’entreprise ne se fait pas dicter sa ligne par un actionnaire majoritaire ou par l’État. Enfin, le capital : oui, il faut gagner de l’argent, mais il est réinvesti au service de la finalité, et non pas distribué aux actionnaires.

On trouve des entreprises d’économie sociale dans des secteurs comme l’énergie, la construction ou l’immobilier. Ce n’est pas paradoxal ?

Non, pas du tout. L’économie sociale est très présente dans les secteurs essentiels. On a tou·tes besoin de se loger, de se nourrir, d’utiliser de l’énergie, de travailler. C’est donc un modèle qui peut s’appliquer partout. On la retrouve même dans des projets culturels, comme le festival Esperanzah, qui s’est structuré en coopérative.

L’ancrage territorial est souvent cité comme un point fort. Pourquoi ?

Parce qu’une entreprise d’économie sociale connaît et implique ses parties prenantes. Elle choisit des fournisseurs pour leur qualité, leur proximité et leur juste prix, pas parce qu’ils sont les moins chers et donc souvent, à l’autre bout du monde. Elle crée de la confiance et de la valeur localement. Et comme elle répond aux besoins de son territoire, elle est beaucoup moins délocalisable. On est dans un vrai maillage, avec les fournisseurs, les voisins, les pouvoirs publics, les ONG.

Selon le baromètre de l’économie sociale, l’âge médian de ses entreprises est de 25 ans, contre 14 ans pour l’économie classique. Pourquoi cette longévité ?

C’est sans doute inhérent au modèle. Comme on ne cherche pas le profit à tout prix, les entreprises sont souvent plus solides, car elles disposent de plus de fonds propres. La gouvernance est plus horizontale aussi. Et puis, il y a cette capacité à pouvoir compter sur une communauté qui a les mêmes valeurs quand on traverse des difficultés, cette possibilité de mobiliser de l’argent et de l’intelligence collective. Tout cela est source de robustesse face aux chocs.

Malgré tous ces atouts, elle pèse pourtant encore peu dans le rapport de force…

C’est vrai, elle reste encore marginale. Mais notre souhait est qu’elle ne reste pas cantonnée à une niche. On veut la voir grandir dans tous les secteurs stratégiques, avec des projets qui essaiment. Pour ça, il faut plus de soutien. Le modèle dominant est tellement puissant qu’il façonne tout : l’enseignement, les politiques publiques, les marchés, nos propres réflexes. Passer à l’économie sociale, c’est un combat quotidien.

En Wallonie, l’économie sociale est portée par Yves Coppieters (Les Engagés). L’économie classique par Pierre-Yves Jeholet (MR). Trouvez-vous judicieux de séparer ces deux matières ?

Dans le passé, l’économie sociale a parfois été intégrée au portefeuille de l’économie, parfois séparée. Dans le premier cas, elle avait moins de visibilité. En faire un portefeuille à part entière a permis de développer une vraie stratégie et de donner un coup de projecteur. Aujourd’hui, avec Coppieters, on voit une cohérence avec ses autres compétences (solidarité, santé, environnement, diversité). Dans le cas présent, cette scission est une opportunité pour mener des politiques plus volontaristes.

Ce partage entre partis ne s’est pas fait au hasard, tout de même…

Pour avoir une réponse à cette question, interrogez les présidents de partis. Dans tous les cas, ce qui est évident, c’est que l’État a un rôle énorme pour façonner l’économie. La fiscalité, les aides, la réglementation du travail : ce sont des leviers puissants. Ils induisent la manière dont les entreprises naissent, se construisent ou disparaissent. Le capitalisme essaie sans cesse de s’en débarrasser. On entend souvent dire, par exemple, « Attention, avec plus de fiscalité et plus de règles, les entreprises vont fuir ». Alors, on flexibilise toujours plus pour rester concurrentiel. C’est bien la preuve que l’État peut orienter l’économie.

Et si la propriété privée n’existait plus ?
Entretien Accès à la terre
Et si la propriété privée n’existait plus ?
Photo de l'écrivain français Camille Leboulanger.

On a l’impression que la balance penche toujours du même côté. Prenons l’alimentation…

L’alimentation a, de fait, été livrée à la spéculation, de la production à la consommation, avec les conséquences qu’on connaît sur la santé et l’environnement. Pourtant, aujourd’hui, l’Europe recule en matière de durabilité. Chez nous aussi, on voit bien le contraste : en Wallonie, Coppieters défend une position forte, mais au fédéral, Clarinval [David Clarinval est ministre MR de l’Emploi, de l’Économie et de l’Agriculture, NDLR] dit qu’on est allés trop loin et trop vite dans les mesures environnementales et climatiques.

Même déséquilibre en matière d’aides publiques : un récent rapport d’Éconosphères parle de 50 milliards d’euros par an pour le secteur économique1. L’économie sociale pèse un fifrelin dans l’enveloppe.

C’est toujours difficile de comparer. Les entreprises d’économie sociale qui ont une forme commerciale peuvent, elles aussi, accéder à des aides classiques. La vraie question, c’est la nature des aides : politiquement, quelles entreprises choisit-on de soutenir ? Quels investissements, avec quel contrôle, et pour quel(s) impact(s) réel(s) ? Si l’argent public finit dans la poche d’actionnaires internationaux, il y a clairement un problème. Soutenir des entreprises utiles à la société, ça, c’est un pas dans la bonne direction.

Pourtant, l’économie sociale est encore perçue comme une économie assistée.

C’est vrai. Le vocabulaire entretient d’ailleurs cette image. En ce qui concerne l’économie sociale, on parle souvent de « projets subventionnés » alors que, pour une entreprise classique, on dit simplement qu’elle est « aidée ». Pourtant, il faudrait déconstruire cette idée qu’il y aurait une économie assistée et une autre, plus efficace, plus gagnante. Je le répète : la vraie question, c’est de savoir quel type d’entreprise on soutient avec l’argent public.

Se pose-t-on vraiment la question ? Aujourd’hui, chaque euro public dépensé doit créer de la croissance. C’est le discours véhiculé aux niveaux fédéral et régional.

Le problème, c’est de résumer l’impact à un seul prisme. En échange d’aides, on demande des performances financières. Pour l’économie sociale, l’évaluation devrait partir de ses finalités : l’entreprise y répond-elle et produit-elle bien des effets positifs sur la société ? Mais ce regard-là intéresse encore trop peu : les élu·es politiques restent braqué·es sur la croissance, la rentabilité. Reste la question : où va vraiment cette richesse créée ? Oxfam a très bien documenté la question2.

De plus en plus de voix mettent en avant un modèle basé sur la décroissance, le bien-être, la robustesse. Le discours gagne en visibilité. Pourtant, le marché reste brutal. Comment l’expliquer ?

La résistance au changement est énorme. Les valeurs de l’économie sociale pèsent peu face à la force d’une idéologie capitaliste mondialisée. On prête l’oreille à des discours de sobriété, mais collectivement, on n’est pas préparés. Dans l’économie sociale, on doit sans cesse affronter des vents contraires. Et c’est vrai que c’est brutal. Mais ce n’est pas l’individu qu’il faut blâmer. Le ou la citoyenne ne peut pas porter un tel basculement tout seul. C’est le rôle du collectif, du politique.

À ce propos, comment l’économie sociale peut-elle peser face à Shein ou Alibaba, alors que certains politiques favorisent ces plateformes ?

Que voulez-vous que je vous dise… 

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Entretien Capitalisme
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Il faut davantage de politiques qui incarnent ce combat pour d’autres modèles économiques ?

Bien sûr. Cela leur donne plus de visibilité. On parle souvent de responsabilité sociale des entreprises. Très bien : regardons les externalités positives et négatives qu’elles produisent aujourd’hui. Il faut aussi plus d’éducation : il faut que les modèles alternatifs soient enseignés partout, pas seulement dans des petits masters confidentiels. Heureusement, aujourd’hui, on commence à trouver des chercheur·euses qui travaillent sur l’économie sociale dans presque toutes les facultés. Mais la marée capitaliste reste dominante. Ça explique pourquoi la bascule est si difficile.

Influenceurs, entrepreneurs de la tech, figures du business… Comment séduire des jeunes biberonnés à un modèle de réussite individuelle ?

J’entends que beaucoup de jeunes cherchent autre chose aujourd’hui. Peut-être que nos générations ont été plus biberonnées aux marqueurs classiques : carrière en banque, maison quatre façades, résidence à la mer. Pour changer, il faut que d’autres valeurs soient enseignées dès le plus jeune âge, et relayées par l’école et la société civile.

Certain·es voudraient assouplir certains principes de base, pour d’avantage attirer des cadres et des investisseur·euses. Vous en pensez quoi ?

On appelle ça le mission drift. C’est quand on dévie de ses principes. Aujourd’hui, dans la mouvance des entreprises à impact, on continue d’accepter de gros dividendes. C’est un peu le problème quand on cherche la croissance : tôt ou tard, on finit par se débarrasser de ce qui dérange. En économie sociale, ça ne doit pas bouger : la rémunération du capital est limitée, point. Et pas question de dépasser un différentiel de salaire qui va au-delà de X4 entre travailleur·euses et direction. Dans les entreprises qu’on finance, ces critères tiennent bon.

Les partisans d’une économie plus sociale disent qu’elle dépasse le seul terrain économique. En quoi ?

On en revient à ce qu’expliquait Benoît Hamon : l’économie sociale porte aussi un enjeu démocratique. Dans une coopérative, la gouvernance associe les travailleur·euses aux décisions, et cette expérience démocratique, elle percole vers l’extérieur. Un·e travailleur·euse qui vit ça dans son entreprise devient aussi un·e citoyen·ne plus conscient·e et porteur·euse de ces valeurs.


Coopératives alimentaires : David contre Goliath

Flora Kocovski, beaucoup de coopératives alimentaires peinent à trouver l’équilibre. Pourquoi ?

Je veux d’abord leur tirer mon chapeau. Dans l’alimentation, le circuit court, c’est David contre Goliath : les coopératives font face à des multinationales et la grande distribution, avec leurs économies d’échelle, leur marketing, leurs prix écrasés. En plus, elles s’imposent des règles : proximité, qualité, juste rémunération des producteur·ices et des travailleur·euses. Ce sont des petits poucets dans un marché d’une rudesse énorme. Bravo à celles et ceux qui tiennent, c’est un exploit.

Y a-t-il assez d’expertise financière dans ce secteur ?

Difficile de généraliser. Comme toute entreprise d’économie sociale, les coopératives doivent s’outiller, se former et parfois reprendre des recettes des grands acteurs : mutualiser, adapter leur gestion. Plus globalement, leurs difficultés ne viennent pas d’un manque de sérieux, mais de l’attachement aux finalités : payer le prix juste aux producteur·ices, garder des prix accessibles. Certaines ont refusé d’augmenter leurs tarifs, alors que les coûts explosaient. Or parfois, c’est nécessaire, sinon on s’épuise et le projet se détricote. Dans l’économie sociale, on veut tout faire bien, mais il faut accepter de ne pas être parfait partout. L’important, c’est de rester debout.

Certaines ont la tentation de travailler avec la grande distribution. Le ministre wallon de la Santé Yves Coppieters (Les Engagés) défend lui-même cette piste, pour développer le secteur du bio, au bénéfice de la santé publique. N’est-ce pas vendre son âme au diable ?

Pour moi, collaborer ne veut pas dire se soumettre. Si on reste en logique de circuit court, c’est-à-dire de réduire les intermédiaires, vendre en moyenne surface locale peut être une opportunité. Pas question de livrer une centrale à Bruxelles, mais pourquoi pas travailler avec un franchisé du coin pour renforcer l’ancrage territorial. L’essentiel est de garder ses valeurs et de poser ses conditions.

Sur les valeurs, il y a quand même une différence : solidarité, débats ouverts sur les marges, les filières à développer, etc. Tout ça, on ne le retrouve pas dans la grande distribution, classique ou franchisée.

Pour moi, la grande distribution reste un canal de vente, pas un lieu de communauté. Mais l’essence des valeurs d’une coopérative peut continuer à exister, même en passant par ce canal. Si certain·es y voient un conflit de valeur absolu, je peux comprendre qu’ils et elles refusent. De mon côté, je crois qu’on peut nouer des relations commerciales sans s’asseoir sur tout ça.

Liens ressource

  • Observatoire de l’économie sociale. Pôle d’expertise et de réflexion, qui rassemble, en un seul endroit, toutes les données relatives à l’économie sociale. En savoir +.
  • Annuaire de l’économie sociale. Pour découvrir toutes les entreprises qui en font partie en Belgique francophone. En savoir +.
  • iES !, l’incubateur de l’économise sociale (Wallonie). Des outils et des ressources pour vous accompagner dans le développement d’un projet en économie sociale (Wallonie). En savoir +. 
  • SAW_B, fédération d’associations et d’entreprises d’économie sociale et agence-conseil en Fédération Wallonie-Bruxelles. En savoir +. 

1 « Un pognon de dingue », Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique, de B. Bauraind, C. Van Tichelen, F. Sebastian, Éconosphères. ↩︎

2 « La fortune des 1 % les plus riches a bondi de plus de 33 900 milliards de dollars depuis 2015, soit 22 fois le montant nécessaire chaque année pour éradiquer la pauvreté », Oxfam, juin 2025. ↩︎