Alors qu’un cri puissant et rauque brise le silence de sa traversée, Thibault Herrin interrompt sa marche. Ses yeux scrutent la cime d’un bosquet. « Ça, c’est un grand corbeau ». Ce matin, cet enquêteur un peu particulier arpente les Hautes-Fagnes, à l’Est du pays. Les bottes en caoutchouc couinent et s’enfoncent dans la tourbe jusqu’aux mollets, rendant la foulée laborieuse, parfois claudicante. Le chemin emprunté se trouve hors des sentiers, dans une zone interdite au public. À tour de rôle, vent et bruine fouettent les visages qui peinent à capturer les quelques rayons de soleil perçant la brume. Au sortir de l’hiver et dans ces conditions, une marche de dix kilomètres demande aisément quatre heures d’effort.

L’homme a la démarche assurée. Il a l’habitude. Comme quasiment toutes les semaines, il s’engage sur la piste des loups installés en Wallonie. Son but : récolter des indices de présence du grand prédateur. Dix minutes plus tôt, à deux cents mètres à peine de la camionnette floquée du logo du Service Public de Wallonie (SPW), un premier arrêt s’est imposé : « un loup est passé par là ». Une crotte fraîche au milieu des herbes hautes en témoigne. L’œil avisé la reconnaît à sa taille - plus de quinze centimètres et un diamètre supérieur à trois centimètres - et à sa composition : ici, de longs poils épais et des morceaux d’os de la taille d’une pièce de vingt centimes. « Celle-ci n’est plus très fraîche, mais l’odeur est aussi très reconnaissable », explique le pisteur.

Il poursuit : « Notre but avec la collecte, c’est d’identifier les individus pour pouvoir suivre l’évolution des meutes et des portées, et d’établir des études de régime alimentaire ». La semaine dernière, il en a trouvé deux sur cette même piste. Aujourd’hui, il en verra une bonne quinzaine, dont certaines partiront directement pour analyse, au Département de l’Étude du Milieu Naturel et Agricole (DEMNA) du SPW.

En reprenant sa marche, Thibault Herrin scrute les environs avec attention, observe l’horizon à travers ses jumelles, étudie les potentiels chemins de passage du loup selon le tassement des herbes de la plaine et les empreintes dans la boue. « En plein hiver, c’est plus simple : il suffit de suivre les traces du loup dans la neige, qui forment une ligne droite et harmonieuse. On ne peut pas se tromper. » Véritable puits de science, il reconnaît chaque plante, chaque oiseau, chaque lieu-dit. Au détour d’un buisson, il surprend un couple de grenouilles en plein accouplement, puis reprend sa marche : « Ne les dérangeons pas plus, elles sont occupées ».