Sarah Abdelnour, sociologue à l’Université Paris Dauphine, étudie les transformations du monde du travail, au prisme des plateformes numériques. Elle convoque Marx pour rappeler la domination qui s’exerce sur les nouveaux prolétaires que sont les auto-entrepreneurs. À rebours du discours dominant, qui prône liberté individuelle, réussite entrepreneuriale et justifie les inégalités socio-économiques.

Sarah Abdelnour, l’irruption des plateformes numériques bouleverse les formes traditionnelles de l’emploi. En quoi est-ce un retour au XIXe siècle, quand le droit du travail n’était pas structuré ?

C’est un peu étonnant ce mélange d’hyper modernité (ou affichée comme telle par les plateformes) et de régression historique en termes de modèle d’emploi. D’un côté, on a des entreprises qui se présentent comme issues du monde technologique, de l’innovation, de la disruption. Et dans le même temps, elles ont recours à des formes de mise au travail très anciennes, c’est-à-dire via des travailleurs isolés, non protégés par le droit du travail. On parle de retour au tâcheronnat, au marchandage, à la rémunération à la pièce. Avec les livreurs à vélo, il y a même eu une régression dans les quelques années d’existence des plateformes, puisqu’on est passés du salaire à l’heure au salaire à la course.

Certain·es chercheur·euses ont tracé un parallèle entre les plateformes numériques et les intermédiaires qui pratiquaient le marchandage au XIXe siècle, un système interdit car assimilé à de l’exploitation. Pourquoi établir ce rapprochement ?