Il suffit de voir son indécision et la peur qui imprègne chacun de ses coups d’œil à droite et à gauche pour deviner la vulnérabilité de Mounir. Lorsqu’en cette mi-journée ensoleillée de mars, cet homme tunisien à la silhouette rabougrie nous retrouve au bout d’une bande d’asphalte mangée par le sable chaud de la Méditerranée, il n’est pas serein. Pour s’extirper des 12 m² qui lui servent de chambre partagée et échapper à la vigilance de son patron, il a dû prendre un chemin de traverse. La plage est synonyme d’un peu de répit, dans cet oppressant labyrinthe de serres de l’est de la Sicile qui n’en finit plus depuis plus de cinquante ans d’user les âmes et les corps que l’on devine à travers la nappe de plastique.

La fascia trasformata (« bande transformée »), cœur de l’agriculture intensive sicilienne avec ses 5200 entreprises agricoles, s’étend sur 80 km de côte. Sur des pans entiers de celle-ci, l’expansion des tunnels de plastique n’a été freinée que par le sable de la plage. Chaque année des dizaines de milliers de tonnes de fruits et légumes sont exportées dans toute l’Europe depuis l’immense marché de gros de Vittoria. C’est l’une des principales concentrations de serres en Europe, avec l’Andalousie. Moteur économique de la région, ce modèle d’agriculture polluante, dans lequel le bio est marginal, ne pourrait fonctionner sans les mains laborieuses étrangères exploitées.