Les acteurs d’une nouvelle dystopie
Comment le capitalisme de plateforme essaie de se débarrasser de la démocratie ? C’était l’une des questions posées par le sociologue Stéphane Le Lay à l’entame d’une journée d’études à Paris sur le travail plateformisé, qui a eu lieu en novembre dernier.
Cette interrogation s’est ponctuellement rappelée à mon souvenir au cours de cette enquête sur les livreurs de repas. Les plateformes numériques sont des acteurs économiques, de plus en plus lourds, se mettant au service d’une idéologie qui impose le chacun pour soi et la guerre contre le reste du monde, où chaque individu est poussé à devenir sa propre entreprise. Cette conception prend racine dans la vulnérabilité et la détresse de celles et ceux qui se retrouvent coincés dans un cul-de-sac.
Je me souviens de l’image qui s’est imposée à mon esprit quand le coordinateur de la Maison des livreurs de Bordeaux, Jonathan L’Utile Chevallier, a déclaré : « On peut toutes et tous imaginer la violence que c’est – pour des personnes qui travaillent parfois sept jours sur sept, à raison de 10, 12, 14 heures par jour – de rentrer le soir dans son squat sans eau ni électricité, après avoir vu de belles maisons et livré des plateaux de sushis à cent balles. »
Atteignant un stade inédit du capitalisme, à la fois efficace et réactionnaire, la plateformisation transforme tout ce qu’elle touche. Ses logiques d’organisation néolibérale du travail ont d’ores et déjà contaminé d’autres secteurs comme la grande distribution alimentaire ou les services postaux. La déshumanisation est en marche, tout comme la destruction méthodique des droits sociaux. « Aujourd’hui, on peut se demander si les plateformes ne proposent pas une dystopie organisationnelle », a encore lancé Jonathan L’Utile Chevallier.
Comme l’a aussi rappelé le sociologue et clinicien du travail Fabien Lemozy ce jour-là, les organisations du travail sont des objets politiques. « Alors qu’on disait que le management algorithmique et l’introduction de technologies neutres allaient mettre fin aux inégalités, c'est tout le contraire qu’il se passe. Ce système se nourrit des inégalités pour les renforcer. »
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