Il suffit de voir son indécision et la peur qui imprègne chacun de ses coups d’œil à droite et à gauche pour deviner la vulnérabilité de Mounir. Lorsqu’en cette mi-journée ensoleillée de mars, cet homme tunisien à la silhouette rabougrie nous retrouve au bout d’une bande d’asphalte mangée par le sable chaud de la Méditerranée, il n’est pas serein. Pour s’extirper des 12 m² qui lui servent de chambre partagée et échapper à la vigilance de son patron, il a dû prendre un chemin de traverse. La plage est synonyme d’un peu de répit, dans cet oppressant labyrinthe de serres de l’est de la Sicile qui n’en finit plus depuis plus de cinquante ans d’user les âmes et les corps que l’on devine à travers la nappe de plastique.

La fascia trasformata (« bande transformée »), cœur de l’agriculture intensive sicilienne avec ses 5200 entreprises agricoles, s’étend sur 80 km de côte. Sur des pans entiers de celle-ci, l’expansion des tunnels de plastique n’a été freinée que par le sable de la plage. Chaque année des dizaines de milliers de tonnes de fruits et légumes sont exportées dans toute l’Europe depuis l’immense marché de gros de Vittoria. C’est l’une des principales concentrations de serres en Europe, avec l’Andalousie. Moteur économique de la région, ce modèle d’agriculture polluante, dans lequel le bio est marginal, ne pourrait fonctionner sans les mains laborieuses étrangères exploitées.

« Je me sens ici comme un sans-papiers »

Dans une Italie vieillissante où la question de l’immigration vire à l’obsession, sous l’impulsion de la présidente du conseil, Giorgia Meloni, leader du parti néo-fasciste Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), les tenants de discours haineux et racistes doivent se rendre à l’évidence : les étrangers sont indispensables à l’économie italienne. À l’échelle de la Sicile, la pêche, la restauration et surtout les secteurs des services à la personne et de l’agriculture dépendent très largement des immigrés. Officiellement, plus de 28.000 employés agricoles sont enregistrés dans la seule province de Raguse, dont la moitié d’étrangers, et une majorité de Tunisiens. En réalité, des milliers d’autres triment sans papiers et vivent souvent entre les serres, là où la loi a tant de mal à pénétrer. Invisibles de tous, à tel point que le syndicat CGIL, pourtant bien renseigné, est incapable d’estimer leur nombre.