Les scientifiques appellent ce phénomène « la grande accélération ». Après la Seconde Guerre mondiale, la révolution industrielle, qui avait déjà changé en profondeur les modes de vie des humains, transformé les paysages et endommagé l’environnement, s’est emballée. Au point que les années qui ont suivi 1945 sont aujourd’hui considérées comme marquant l’accélération de l’entrée dans une nouvelle ère géologique où l’être humain laisse une trace visible dans les sols : l’anthropocène.

Cette nouvelle ère concerne d’innombrables secteurs des activités humaines, et se marque également dans l’agriculture, particulièrement en Europe. La guerre a stimulé le développement des pratiques intensives, avec un trio de nouveautés qui se sont généralisées : les engrais de synthèse, les pesticides conçus par la chimie organique de synthèse et les tracteurs. Si les liens entre les avancées technologiques à buts militaires et les deux premiers ont déjà été bien étudiés (recherches liées aux explosifs d’une part et aux gaz de combat d’autre part), ceux qui unissent la guerre et le développement fulgurant des tracteurs restent encore une zone d’ombre, sur laquelle les historiens se sont peu penchés.

L’adieu au cheval (et aux bœufs)

« En France, en 1950, on dénombre 150 000 tracteurs. Et en 1960, on est à 1 million. Ces chiffres permettent d’illustrer à quel point c’est arrivé très vite, mais aussi que ça ne s’est pas produit juste au sortir de la guerre. En 1950, tout le monde n’était pas encore passé aux tracteurs. Et la dynamique est à peu près similaire partout en Europe », explique Maurice Miara, ingénieur agronome spécialisé en environnement qui a consacré sa thèse à la traction animale, à l’université de Toulouse, en étudiant les causes du déclin.