En 1846, le Parlement britannique vote l’abrogation des « Corn Laws », c’est-à-dire la suppression des droits de douane sur les importations de blé. Ce vote est le résultat d’une intense campagne de la part des promoteurs du libre-échange. Leur argument auprès de la classe ouvrière ? L’obtention d’une alimentation bon marché.

Une quinzaine d’années plus tard, la promesse ne semble pas avoir été tenue. Karl Marx, alors réfugié à Londres, s’intéresse aux conditions de vie des familles d’ouvriers agricoles et, sur la base d’un rapport publié en 1863, constate dans le premier livre du Capital que « chez beaucoup [d’entre elles], le régime alimentaire se situe en deçà du minimum indispensable à la “lutte contre les maladies d’inanition” ». Pour l’économiste allemand, il est clair que le système de production capitaliste appauvrit les travailleurs, réprime leur vitalité, mine leur santé : en un mot, qu’il les épuise.

Les familles ouvrières ne sont toutefois pas les seules victimes du capitalisme. Dans ce même ouvrage, Marx considère que « [la production capitaliste] trouble le métabolisme entre l’homme et la terre, en rendant de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité ». C’est qu’avant de publier le premier livre du Capital, Marx s’est vivement intéressé aux travaux de Justus von Liebig : dès 1862, le chimiste allemand s’était inquiété des dégâts de l’agriculture intensive, qui opérait comme si « les dons de la Terre [étaient] inépuisables »1.

Au sujet du libre-échange, Karl Marx clarifiait dès 1848 : « [Qu’est-ce] donc que le libre-échange ? C’est la liberté du capital. […] C’est la liberté qu’a le capital d’écraser le travailleur »2. Vingt ans plus tard, alors que paraît le premier livre du Capital (1867), une critique écologique s’est adjointe à la critique sociale que le penseur allemand synthétise comme suit : « [Chaque] progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol […]. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du processus de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur »3.


1 Cité par Foster & Clark (2022). Le pillage de la nature, Paris, Éditions critiques, p. 17.

2 Karl Marx (1848), Discours sur la question du libre-échange.

3 Sauf mention contraire, toutes les citations sont extraites de Karl Marx (1867), Le Capital : Livre I.