Prendre le temps d’écouter, de regarder et de discuter : c’est le pari des Passeurs du réel, qui démarrent ce mardi 10 février à Namur. Le festival réunit journalistes, photographes, documentaristes et témoins autour de récits au long cours et d’ateliers. L’échange avec le public, spécialement les étudiant·es, y tient une place prépondérante. Kiosque, collectif de médias belges francophones et libres dont Tchak fait partie, y organise notamment une soirée consacrée à la neutralité dans le journalisme.
Propos recueillis par Yves Raisiere
Xavier Istasse, vous êtes l’organisateur du Festival des Passeurs du réel. C’est quoi, ce festival ?

Il faut l’imaginer comme un magazine. Un espace où l’on feuillette le réel, page après page, en changeant de regards et de formats, avec une part de surprise à chaque page. On y parle bien sûr de journalisme, mais aussi de photographie, de documentaire, de podcast et d’autres manières de raconter le monde. Cette diversité est essentielle. Elle permet de ne pas s’enfermer dans le seul champ du journalisme, d’ouvrir une porte plus large à un ensemble de personnes qui ont quelque chose à raconter.
Quelques exemples?
C’est difficile de choisir. Tous et toutes valent le détour ! On reçoit par exemple Cédric Gerbehaye, et son essai visuel sur le Cachemire, où il a enquêté pendant plusieurs années. Il y a aussi Fabrice Arfi, qui fait partie du Consortium international des journalistes d’investigation et qui a bossé sur de nombreuses affaires. Tom Volont, un jeune photographe namurois qui vient présenter son travail sur les hôpitaux psychiatriques. Je l’adore lui; il a 20 ans et déjà une démarche de fou. Il y a encore Carole Isoux, qui vient pour parler de son travail sur des centres de fraude en ligne montés par les mafias chinoises en Thaïlande et Birmanie. Ou aussi Simon Vansteenwinckel, pour parler de son travail sur certaines tribus Sioux.
Les Passeurs du réel… Pourquoi ce nom ?
Le mot « passeur » renvoie à l’idée de transmission. Et il recouvre quelque chose de très humain. Un passeur, c’est quelqu’un d’incarné. Par exemple, on dit « passeur de lumière » pour un artisan verrier, ou « passeur d’eau » pour une personne qui vous aide à passer d’une rive à l’autre. Il y a une dimension poétique que j’aime beaucoup et qui laisse la place à des interprétations multiples. Le terme « réel », lui, permet d’englober la diversité des vécus et des regards portés sur le monde, et toutes les manières possibles de les raconter.
Le fil rouge du festival ?
Le point commun entre les invités, c’est le temps long. Ici, globalement, on ne parle pas de sujets réalisés rapidement. On n’a jamais quelqu’un qui débarque quelque part pour faire un sujet en deux jours. Il est plutôt question d’immersion, ce qui permet une vraie profondeur, une attention à l’écriture, de l’épaisseur et aussi de raconter la complexité.
Rien en lien avec l’actualité?
Si, bien sur, on essaye toujours d’avoir l’une ou l’autre interventions qui font échos à des actualités récentes, mais sans se limiter à une réaction à chaud. L’idée, c’est d’essayer de faire un pas de côté et de mettre en perspective. Cette année, on reçoit par exemple Benjamin Brière, qui a été retenu en détention pendant trois ans en Iran. Ou encore la soirée du collectif Kiosque, sur la neutralité en journalisme (voir ci-dessous).
Toujours à propos d’actu… Le monde des médias ne va pas très bien. En Belgique, la concentration s’accélère. En France, il y a une extrême droitisation du paysage. Les Passeurs ont-ils un rôle sociétal à jouer par rapport à tout ça?
Oui, clairement. En France, on peut même dire que c’est effrayant. Ces constats posent la question de la diversité des voix et la capacité à proposer des récits différents. C’est un vrai problème démocratique. La société civile a une responsabilité. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais de créer des alternatives, des espaces où d’autres paroles peuvent exister.
Peut-on parler d’un festival de résistance ?
Implicitement, oui. Mais on veut éviter des positions sectaires. Résister, aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement adopter une posture frontale. C’est maintenir des lieux de parole et d’échange. Rassembler des gens dans une salle, leur permettre d’écouter un témoignage, puis de dialoguer longuement avec un intervenant, c’est déjà une forme de résistance, à l’isolement et à la polarisation.
Pas de festival Les Passeurs du réel sans public, c’est ça ?
Oui ! Le public est central. Il n’est pas là pour consommer une parole, mais pour y participer. Chaque rencontre est pensée comme un moment d’échange, avec un temps important consacré aux questions et aux discussions, souvent aussi long que la prise de parole initiale. Ces moments sont souvent très riches. Ils se déroulent dans un climat d’écoute et de bienveillance, qui tranche fortement avec les espaces de débat numériques.
Beaucoup d’invités sont programmés en journée, afin de favoriser la venue d’étudiants. Pourquoi cette priorité ?
Ils sont les citoyens et les acteurs de l’information de demain. La plupart ont peu d’occasions de rencontrer directement des journalistes, des photographes ou des documentaristes. Le festival leur permet non seulement d’entendre des récits, mais aussi de voir des parcours concrets, de poser des questions, de comprendre ce que signifie raconter le réel aujourd’hui. Et puis le fait de se retrouver physiquement face à un professionnel, de pouvoir échanger avec lui, puis de prolonger la discussion après la conférence, est souvent marquant. Il y a une force particulière dans l’échange direct, dans la présence, qui ne peut pas être remplacée par les réseaux sociaux ou par du contenu en ligne.
Vous invitez cette année Charles Villa, un youtubeur assez connu. Qu’est-ce qui vous intéresse chez lui ?
C’est un gars qui a près d’un million de followers sur YouTube.Il fait du super bon boulot. On l’a invité parce que les manières de raconter évoluent. Certains créateurs issus de plateformes numériques produisent des contenus sérieux et pertinents, capables de toucher des publics plus jeunes qui ne se reconnaissent moins dans les médias traditionnels. L’enjeu ici, ce n’est pas d’opposer les formats, mais de s’interroger sur leur capacité à transmettre et à éveiller une conscience critique. Et une conscience critique, il en a une: il vient d’arrêter sa collaboration avec Brut suite à son rachat par un milliardaire.
Soirée Kiosque aux Passeurs du réel
Kiosque, collectif de médias belges, francophones et libres rassemblant Alter Echos, Axelle, Le Ligueur, Imagine, Médor, Tchak et Wilfried, organisent dans le cadre du festival une soirée intitulée “Le journalisme n’est jamais neutre”.
La neutralité n’est pas un élément de déontologie journalistique. Elle est trop souvent confondue avec l’objectivité, le respect des faits. Un choix de sujet, par exemple, n’est pas neutre. Pas plus que la façon de le traiter. Pourtant, cette injonction à la neutralité journalistique se fait entendre. Notamment dans les rangs politiques. Cela crée une confusion et pollue la réflexion autour du journalisme « engagé ». Un débat brûlant d’actualité que le collectif Kiosque a voulu développer pour les Passeurs du réel.
L’animateur du débat
Arnaud Ruyssen est journaliste à la RTBF, amoureux du média radio (et podcast). Il s’intéresse aux grandes bascules auxquelles nos sociétés font face : urgence écologique, révolution numérique, bouleversements économiques et géopolitiques… Avec l’idée de prendre le temps de comprendre et de faire comprendre la complexité des enjeux.
Les invités
> Sabine Panet est rédactrice en chef d’axelle, magazine féministe qui existe depuis 1998. axelle a deux piliers : la déontologie journalistique ; les valeurs et processus féministes. Ses analyses, enquêtes et reportages sont ancrés dans les réalités de vie des femmes les moins visibles de notre société.
> Yves Raisière est rédacteur en chef de Tchak, magazine d’enquête, de décryptage, de grand reportage. Tchak dénonce notamment les impacts des multinationales de l’agroalimentaire et de la grande distribution sur l’environnement, l’économie, la santé publique.
> Sarah Frères estjournaliste et co-rédactrice en cheffe du magazine Imagine qui défend un journalisme d’impact, vivant et apaisé à travers des enquêtes, des reportages au long cours, des chroniques, des portraits. Elle est également Présidente de l’Association des Journalistes Professionnel·les (AJP).
Muriel Hanot est secrétaire générale du Conseil de déontologie journalistique (CDJ) depuis 10 ans.
Ricardo Gutiérrez est secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ). La FEJ est la première organisation représentative de la profession de journaliste en Europe: elle représente 320.000 journalistes.
Gabrielle Ramain : Doctorante à l’Université libre de Bruxelles et assistante à l’École Universitaire de journalisme de Bruxelles, Gabrielle Ramain fait partie du lapij, le laboratoire des pratiques et identités journalistiques.
>> Soirée “le journalisme n’est jamais neutre”, le mercredi 10 février. Réservations obligatoires







