Élever au grain, premier documentaire d’Alice Godart, n’est pas un film comme les autres. Il suit la relation fragile entre Étienne, son père, éleveur de volailles passionné de motos, tombé gravement malade, et elle-même, revenue dans cette ferme de Dordogne pour explorer les tensions familiales alors que l’exploitation est sur le déclin. La réalisatrice capte avec justesse les moments de conflit et de tendresse qui façonnent ce lien père-fille. Le film a été récompensé par le prix Cinéma 2025 de la Fondation Bernard de Launoit.
Camille Remacle, journaliste
Alice, dans ton documentaire, tu racontes avoir fui la ferme dès que tu en as eu l’occasion. Pourquoi ?
À l’époque, j’avais peur de rester bloquée là-bas, un peu comme mon père, il fallait donc que je parte. Pour être honnête, ce n’était pas tant la vie à la ferme qui me dérangeait, c’était surtout la vie avec mon père, on avait une relation très conflictuelle.
Avant que ton père tombe malade, tu avais déjà décidé de venir y tourner un film. Pourquoi as-tu voulu revenir à cet endroit ?
Je n’avais pas envie de revenir habiter à la ferme, mais j’avais le désir de réaliser ce film depuis longtemps. Je pense très souvent à la situation de mon père, surtout lorsqu’il y a des actualités en lien avec les agriculteurs. Et puis, on ne se parlait pas beaucoup, j’avais besoin de réparer les choses avec lui.
La caméra, c’était un somme toute un prétexte ?
On peut dire ça. À l’époque, je n’aimais pas retourner à la ferme. C’était douloureux pour moi. À chaque fois, j’avais trop de travail et je m’engueulais avec mon père, parce qu’il n’est pas forcément quelqu’un de facile à vivre. Le fait de voir la ferme à travers l’image d’une caméra, c’était tout de suite plus agréable, plus accessible. Ça reste un endroit, même si c’était douloureux d’y être, c’était aussi douloureux de ne pas y être. Je pense que c’est l’ambivalence que vivent beaucoup d’enfants de fermier.es. On reste très attaché à cet endroit, même si on l’a fui.
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Dans ton film, il y a beaucoup d’humour, ce qui détonne avec les films que l’on voit habituellement sur les agriculteur.ices. Pourquoi ce choix ?
C’était un film trop lourd à porter sans y mettre mon côté pince-sans-rire et ironique. D’ailleurs mon père, malgré tout ce qu’il s’est passé entre nous, reste quelqu’un de très drôle. Son côté coq du poulailler, qui amuse la galerie, avait tendance à beaucoup m’agacer quand j’étais ado, surtout quand on était en conflit. Lorsqu’il est tombé malade, c’était devenu essentiel de rire.
Quand je pense aux films sur la condition agricole, ils me dépriment. Alors, je ne dis pas que la situation n’est pas dure, que du contraire, mais j’ai envie que ces thématiques soient connues et regardées, donc je pense qu’y ajouter de l’humour peut attirer plus de monde. Comme je l’ai dit, c’est un film sur une ferme, mais c’est avant tout un film sur ma famille, donc il fallait que ce soit romanesque, qu’il y ait des courses de moto, des séquences plus oniriques…
En parlant de moto, cette dernière a une grande place dans la vie de ton père, et aussi dans ton film. C’était important pour toi de ne pas le réduire à sa condition d’agriculteur ?
Oui, c’est très important. La façon dont on parle des paysan.nes, ça fait partie des choses qui m’attristent. Même si leur métier leur prend énormément de temps, iels ne se résument pas qu’à ça. Avant d’être un fermier, mon père a été un jeune homme qui avait des rêves et ces derniers ne l’ont jamais quitté. Donc, avant d’être un agriculteur, mon père est un pilote de moto.
Malgré tout, ça a été quelque chose de très douloureux pour moi en grandissant, parce j’estimais que le milieu motard était ce qui me volait un peu mon papa. Grâce au film, j’ai pu me réconcilier avec ça, surtout via le fait que cette communauté a été la seule présente pour nous aider. Ce sont eux qui ont partagé le crowdfunding partout afin qu’on puisse réparer le toit de la maison et ce sont encore eux qui sont venus prêter main forte pour réaliser ces travaux.
En parallèle, j’ai fait deux courses de moto avec lui en 2018. Et il y a un jeune pilote, celui qui était arrivé premier, qui m’a dit : « T’es la fille d’Étienne Godard ? Moi, j’espère faire une carrière comme la sienne. »
Ça m’a beaucoup choquée d’entendre quelqu’un dire ça, parce qu’à l’époque pour moi, mon père, c’était juste un gars aigri, seul, frustré, qui votait à droite par provocation. Ça a dévoilé un côté de lui que je ne connaissais pas. D’ailleurs je suis persuadée qu’à son enterrement, il y aura beaucoup plus de motards que de membres de la famille.
Qu’est-ce que ton père a pensé du film ?
À la fin de la première projection, quand on était entre nous avec ma sœur et mon père, il a dit : « Je suis quand même fier de vous mes filles ». Donc bon, ce n’est pas non plus : « J’ai aimé ton film, Alice, ma petite chérie », mais j’ai le traducteur [rire]. Non, je sais que ça lui a beaucoup plu, puisqu’on a prévu de faire une projection à la ferme. Avant de voir le film, il m’avait dit : « Tu ne vas quand même pas faire payer des gens pour voir ça ? » Et après l’avoir visionné, il a m’a téléphoné pour me dire : « Il n’y a que 150 places pour la projection. Ce ne sera jamais assez, on va devoir en prévoir une deuxième. » C’est là que j’ai compris qu’il avait invité tout le département.
Tu dis que le fait de faire ce film a permis à ton père d’enfin comprendre ton métier. Inversement, réaliser ce documentaire t’a-t-il permis de découvrir quelque chose que tu ne connaissais pas sur son métier ?
J’avais déjà travaillé pour la ferme quand j’étais jeune, donc le travail manuel, je connaissais déjà. Par contre l’administratif, c’était nouveau. J’y ai passé des nuits entières : la comptabilité, les fiches de salaire des 14 salariés, les normes… En janvier dernier, mon père a eu un infarctus et la première chose qu’il a demandée qu’on lui apporte à l’hôpital, c’était sa calculatrice, parce qu’il devait payer les salaires de décembre. Avant j’étais vraiment triste d’entendre ce genre de chose, mais maintenant je comprends : quand t’es seul·e à la tête d’une exploitation, le travail ne s’arrête jamais.
Depuis la fin du tournage, l’exploitation est-elle toujours en vente ?
Oui, malheureusement, on n’a toujours pas trouvé preneurs. C’est une situation qui continue à nous peser, mais parfois je me demande si j’ai vraiment envie que quelqu’un d’autre reprenne la ferme. Parce que, rien ne me ferait plus plaisir que de la voir continuer d’exister. Mais je me dis aussi que les galères qu’a vécues mon père, je ne les souhaite à personne d’autre.
Pour finir, dans ton film, on voit que ton père est un grand adepte des To-Do listes. Maintenant que ce film est dans la boîte et va être projeté dans divers cinémas, qu’est-ce qu’il y a sur la tienne ?
Pas mal de choses ! Me reposer [rire], revoir des ami.es que je n’ai plus vu.es depuis longtemps, trouver du travail en tant que monteuse, repeindre ma chambre… Et surtout, j’aimerais retourner à la ferme, mais sans prendre ma caméra cette fois.
Infos | https://eleveraugrain.be/
Agenda des projections
- 4 avril : cinéma Galeries à Bruxelles à 18 h 30
- 5 avril : cinéma Galeries à Bruxelles à 21 h
- 6 avril : cinéma Galeries à Bruxelles à 19 h
- 14 avril : cinéma 1789, à St Ouen (France), à 20 h 15
- 24 avril : cinéma Le Club, à La Roche-Chalais (France), à 18 h
- 5 mai : cinéma Alice Guy, à Bobigny (France), à 20 h
- 11 mai : cinéma Galeries, à Bruxelles, à 19 h, suivie d’un échange avec le journaliste Ulysse Thevenon (le sens du bétail)
- 12 mai : cinéma Churchill, à Liège.
- 19 mai : cinéma Versailles, à Stavelot
- 22 mai :Ciné 4, à Nivelles








