Binette & Déméter, un projet pour relier les paysannes, de Gembloux au Havre

Leur périple a commencé. Les comédiennes Laëtitia Botella et Christelle Delbrouck ont pris la route pour relier Gembloux au Havre. Sur le chemin, elles feront halte chez Valentine, Sophie, Stéphanie et bien d’autres femmes paysannes. Un voyage artistique mais pas seulement. Interview. Et cartes postales.

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Sang-Sang Wu – Journaliste 

Laëtitia, Christelle, quelle est l’ambition de votre projet ? 

CD : Avec Binette & Déméter, on veut traverser des fermes, des villages et des lieux culturels pour retisser des liens entre celles qui cultivent la terre et celles qui s’en nourrissent. Pendant un mois, on va aller à la rencontre de paysannes sur leurs lieux de vie, pour créer du lien autour d’elles et rendre visible la réalité de personnes dont tout le monde se contrefiche. La reconnaissance du milieu paysan en général est déjà nulle, mais celle des femmes paysannes l’est encore plus. Il y a donc chez elles une vraie crise de légitimité.

Binette Déméter

Y a-t-il eu également des raisons personnelles qui vous ont motivé ? 

CD : Je viens de la province de Luxembourg. J’ai donc grandi parmi les femmes rurales, ce sont elles qui m’ont élevée. Quand j’étais enfant, on allait chercher le lait à la ferme, on avait des lapins et des poules chez ma grand-mère. Je me suis extraite de ce milieu parce que j’ai fait des études et parce que parfois, on veut sortir de sa condition, y compris de façon un peu violente. Et un jour, ça vient nous rechercher. J’ai eu envie de rendre quelque chose à ce milieu qui a fait ce que je suis aujourd’hui.

Laëtitia, vous êtes la citadine du duo. Qu’est-ce qui a titillé votre curiosité vis-à-vis du milieu paysan et rural ?

LB : J’avais très envie de travailler sur la place de la femme et du lien avec l’alimentation. C’est assez naturellement qu’a émergé l’idée de s’intéresser aux paysannes. Et le fait de se déplacer jusqu’à elles, dans leur lieu de vie, ça crée une horizontalité qui remet tout le monde au même niveau. C’est nous qui allons à elles, ce qui nous pousse à adopter une posture d’humilité que je trouve importante. 

Concrètement, vous allez vous impliquer dans le travail à la ferme, en les aidant dans leurs tâches du quotidien. En quoi cette démarche était cruciale pour vous ? 

CD : Physiquement, je trouve intéressant de ressentir dans son corps ce qu’elles vivent tous les jours. Quand on évolue dans des milieux où on parle de transition écologique et d’alternatives, on a tendance à beaucoup intellectualiser. On réfléchit, on fait des powerpoints et des grands tableaux. Mais je pense que toutes ces femmes paysannes que l’on va voir, elles sont déjà plus loin, elles sont déjà dans l’action et la mise en pratique de solutions. Et puis, à titre personnel, il y a quelque chose de très apaisant à me plonger dans ce milieu-là, par rapport au désordre ambiant et au hurlement du monde… 

LB : Et puis, le corps pense d’une certaine façon en fonction de ce qu’il ressent. Et c’est sûr que les discussions qu’on va avoir seront aussi dues à ce qu’on est en train de ressentir sur le moment. Par exemple, est-ce que le fait de travailler sous un soleil de plomb va faire émerger des conversations autour de la préménopause, de la place de la femme en milieu rural, du poids de l’hérédité, du circuit-court etc. ? On ne sait pas, mais ce sera sûrement différent à chaque fois.

À côté du travail à la ferme, vous allez organiser diverses activités, comme des ateliers d’écriture ou des auberges, à destination des productrices mais aussi des habitant·es et des associations. Vous allez ainsi récolter beaucoup de matière tout au long de votre périple. Qu’allez-vous en faire ?

LB : Les paroles récoltées seront transformées en formes artistiques pour faire entendre autrement les enjeux agricoles et alimentaires. On s’est dit qu’il y aurait plusieurs formes. Tout d’abord un spectacle à l’été 2027, qui sera présenté dans les différentes fermes concernées, le tout sous chapiteau. Mais il pourra aussi être joué ailleurs, dans d’autres territoires, autour d’autres paysannes. On aimerait aussi qu’il y ait une trace écrite de ce projet, mais c’est encore à définir. 

CD : Et puis, on a aussi l’idée de réaliser un documentaire car on se rend compte que les images dans la campagne sont hallucinantes et très marquantes. Il y a une lumière folle. Mais on a aussi envie de montrer que le monde paysan et la ruralité, c’est pas tout beau tout rose, avec des femmes en jupe et des foulards à carreaux dans les cheveux. La réalité est parfois sale, aussi : il y a de la souffrance, des odeurs de merde, de la boue. On veut montrer tout ça. 

Vous avez réussi à trouver des financements pour mener à bien tous ces projets ?

LB : En France, une série d’instances nous soutiennent financièrement : la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) de Normandie, la Ville du Havre, le Département de la Seine Maritime, la Région Normandie. Par contre, nous n’avons reçu aucune aide des théâtres et des centres culturels.

CD : En Belgique, on a juste eu une petite aide financière du Plan de cohésion sociale de la ville de Gembloux pour le banquet de départ du 13 mai. À part ça, rien. En revanche, il y a de l’énergie humaine et de l’aide logistique pour nous épauler, notamment de la Maison Rurale de Fosses-la-Ville et du centre culturel de Walcourt. C’est vraiment le tissu associatif et la société civile qui se sont mobilisées. Tout le monde est motivé et ça fait vraiment plaisir à voir. Je trouve qu’il y a une petite émulation et que ça parle aux gens. Ça veut dire qu’on ne se trompe pas totalement.

Le trajet 

  • 13 mai : Gembloux – Banquet de départ dans la Cour de l’Abbaye
  • Du 1er au 3 juin : Mettet, dans la Ferme de Valentine 
  • Du 5 au 7 juin : Gourdinne, sur le champ de Sophie (Panier Culture)
  • Du 9 au 11 juin : Artres, dans la ferme de Stéphanie 
  • Du 13 au 15 juin : Saumont-la-Poterie, autour de la boulangerie et ferme de Julia 
  • Du 17 au 19 juin : Saint-Valéry en Caux, au Jardin des Falaises chez Julia
  • Du 21 au 23 juin : Cauville-sur-Mer, chez Gladys, au Champ des Comestibles
  • Le 24 juin : Saint-Jouin Bruneval, autour de la Médiathèque « L’Escale »
  • Le 25 juin : Le Havre, devant chez Calice et Mandibule

Cartes postales

Binette & Déméter est un projet soutenu par Tchak. Les deux comédiennes ont promis de nous envoyer des cartes postales à chacune de leurs étapes. Vous pouvez les retrouver ici.

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