Nestlé Waters
© Nestlé Waters

Nestlé Waters, symptôme d’un système sous pression

Les révélations sur Nestlé Waters ne se résument pas à des eaux non conformes. Elles éclairent les dérives d’un secteur mis sous tension par la dégradation des ressources en eau, et révèlent un État prompt à composer avec les industriels. Quitte à affaiblir la protection de l’intérêt général.

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Chronique économique | Romain Gelin, chercheur au Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea).

Sans la parution de l’enquête du Monde et de Radio France, l’affaire aurait pu rester enfouie encore longtemps. En janvier 2024, on apprenait que Nestlé Waters commercialisait depuis des années des eaux minérales ne répondant pas aux critères de production en vigueur. Pire, les investigations ont révélé que la multinationale suisse a pu bénéficier de largesses de l’État, malgré des pratiques non conformes et des risques sanitaires identifiés.

Parmi les minéraliers sur la sellette, Nestlé se trouve dans le viseur de la justice française, notamment pour tromperie du consommateur. Les eaux Hépar, Contrex et Perrier – également commercialisées en Belgique – ont été vendues pendant des années sous le label « eau minérale naturelle », alors que des traitements par filtration et des procédés de désinfection tels que le charbon actif ou les UV, interdits pour ce type d’eau, étaient utilisés.

Cette chronique économique a été publiée dans le 25° numéro de Tchak. Vous pouvez la lire en accès libre grâce au soutien de notre communauté d’abonné·es. Notre objectif: vous faire découvrir Tchak, vous proposer de nous rejoindre et réduire la fracture informationnelle.

S’affranchir du cadre

Mais quel est l’intérêt pour un embouteilleur de contourner la législation en vigueur ? Si la pureté d’une eau minérale n’est plus garantie ou si des traitements sont effectués, la ressource risque d’être rétrogradée en simple « eau de consommation ». Nestlé aurait alors quelques difficultés à justifier des prix pratiqués auprès du consommateur, soit plusieurs dizaines ou centaines de fois le prix de l’eau du robinet.

Cette pression sur la ressource crée une contrainte économique bien réelle, plaçant les minéraliers face à un choix : soit fermer certains forages et renoncer à des marques très rentables, soit continuer à exploiter la ressource en s’affranchissant du cadre réglementaire afin de préserver les volumes produits. Au cours des dernières décennies, Nestlé a opté pour le second choix.

Il faut dire que la qualité de certains captages se détériore. Des contaminations bactériennes ou virologiques, parfois liées à des événements naturels exceptionnels, sont observées. Lors de fortes précipitations, des eaux usées peuvent déborder des réseaux publics ou des stations d’épuration et contaminer les sources. Mais ces épisodes, par nature limités dans le temps, ne suffisent pas à expliquer des pratiques industrielles installées dans la durée.

En réalité, la dégradation structurelle des ressources en eau trouve son origine dans une pollution diffuse, d’origine humaine. Pesticides, PFAS et microplastiques contaminent durablement les nappes phréatiques. Les activités industrielles et agricoles exercent une pression croissante sur des ressources de plus en plus fragiles. À terme, de nombreux gisements pourraient se voir retirer le titre d’eau minérale, un risque majeur pour des industriels dont la rentabilité repose précisément sur ce label.

Des économies sur le nettoyage

Par ailleurs, une volonté de réduire les coûts, parfois au détriment de certaines bonnes pratiques, a pu être observée chez Nestlé. Lors des auditions de la commission d’enquête du Sénat français sur les eaux en bouteille, le groupe a justifié l’utilisation de microfiltres par la présence de micro-organismes dans ses installations. Or, comme l’ont indiqué d’autres industriels, ce phénomène peut être évité par de simples nettoyages réguliers. Le rapport sénatorial indique ainsi que « la microfiltration pourrait être un outil pour réduire la fréquence des nettoyages qui impliquent des arrêts de la production ». Autrement dit, choisir la filtration plutôt que le nettoyage permettrait à Nestlé de réaliser des économies tout en maintenant un niveau de production constant.

Le dossier Nestlé met également en lumière le pouvoir d’influence du monde économique sur les autorités publiques. La multinationale suisse a en effet pu bénéficier de conditions pour le moins surprenantes : accès facilité aux ministères et à l’Élysée pour imposer ses propres normes et dissimulation de l’affaire au plus haut niveau de l’État, sous-estimation du risque sanitaire et virologique, absence de retrait de la vente d’eaux minérales non conformes.

L’importance des multinationales en termes de recettes fiscales pour les pouvoirs locaux et de santé du tissu économique n’est évidemment pas étrangère à l’indulgence dont Nestlé a bénéficié. Le chantage à l’emploi fait souvent mouche.

Une propension à tricher

Dans ce contexte favorable à l’industriel, la commission d’enquête sénatoriale a sévèrement mis en cause certains fonctionnaires, notamment au ministère de l’Industrie qui « se contentent de reprendre les argumentaires biaisés d’un industriel dont on savait par ailleurs la propension à tricher ». Selon la même commission, la dissimulation par l’État des informations et décisions concernant Nestlé Waters relève ainsi d’une « stratégie délibérée ». Des dirigeants de Nestlé sont en outre accusés d’avoir menti sous serment lors des auditions du Sénat, des faits passibles de peines de prison.

Autre illustration de la proximité entre grand capital et pouvoirs publics, et des stratégies d’influence des multinationales : début 2026, alors même que le groupe fait l’objet de poursuites judiciaires, on apprend que l’ancienne conseillère communication du ministère de l’Agriculture a rejoint Nestlé Waters en tant que directrice communication et RSE.

Enfin, une autre évidence : le public a été trompé. Et ces pratiques sont loin d’être isolées. En 2024, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales indiquait que près de 30% des minéraliers recouraient à des pratiques de microfiltration pourtant interdites pour les eaux minérales naturelles.

L’affaire Nestlé est donc symptomatique d’un secteur confronté à la dégradation des ressources et à la tentation de s’affranchir des règles pour continuer de vendre de l’eau minérale à prix d’or. Elle est aussi révélatrice de la complaisance des pouvoirs publics vis-à-vis du pouvoir économique. Une complaisance devenue structurelle.

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