Chips de Lucien : les kings du storytelling

Chips de Lucien : les kings du storytelling

En épluchant les nombreux articles consacrés aux Chips de Lucien, une chose m’a sauté aux yeux : qu’importe la source, ils racontent tous la même histoire.

Commentaire | Sang-Sang Wu, journaliste

Cette histoire, c’est celle de trois entrepreneurs-agriculteurs à l’ascension irrésistible, ayant des « valeurs » (sans toutefois les définir concrètement) et un projet familial émouvant puisque le nom de la marque fait référence à un grand-père agriculteur aujourd’hui décédé. « Il ne s’agit pas d’un produit marketing, mais d’une production à la fois équitable et responsable », ai-je lu [1]. Bref, une « success story inspirante ».

+++ Enquête | Les chips de Lucien, un modèle qui nourrit les fantasmes


Et cette observation m’a fait penser au dernier ouvrage d’Anthony Galluzzo, Le mythe de l’entrepreneur. Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley [2]. Le chercheur français s’attache à déconstruire le discours lénifiant autour des célébrités entrepreneuriales comme Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, Steve Jobs, celui d’Apple, et d’autres. Même s’il faut se garder de comparer des choses incomparables, j’y ai vu des parallèles avec nos aventuriers de la chips. 

Ici aussi, la figure de l’entrepreneur est centrale dans le récit néolibéral où l’initiative individuelle est érigée en culte. L’innovation, le travail, le courage des agriculteurs n’ont de cesse d’être mis en avant. J’ai lu quantité de récits entrepreneuriaux qui vidaient leurs parcours de tout ancrage socio-économique et historique. Comme s’ils n’étaient pas, comme nous toutes et tous, le fruit de leur classe sociale et de leur environnement. Comme s’il n’y avait pas eu, sur le chemin, des conditions d’émergence de leur réussite. 

Ici aussi, les héros se mettent en scène et se prêtent au jeu du marketing émotionnel. Et tant pis s’il faut remodeler un peu l’histoire pour la faire entrer dans la case « conte de fées ». Qui s’est réellement intéressé à l’histoire de Lucien ? On aurait alors découvert que cet agriculteur n’a jamais planté de pommes de terre, que ses petits-fils ne sont pas exactement unis par les liens du sang puisque l’un d’eux est un cousin par alliance, que Lucien est décédé lorsque deux des trois cousins n’étaient même pas encore nés. Des détails, peut-être. En attendant, leur hagiographie est reprise sans peine par des rédacteurs qui se contentent d’une version de l’histoire.

Dans une interview [3], Anthony Galluzzo  parle de rapport symbiotique entre l’écosystème journalistique et l’entrepreneur : « Les journalistes ont besoin des histoires d’entrepreneurs dans la mesure où ce sont des personnages souvent pittoresques qui intéressent le lectorat. Et en même temps, pour bâtir leur légende, les entrepreneurs ont eux-mêmes besoin des journalistes ».

L’auteur explique par ailleurs que le mot « entrepreneur » a remplacé les termes « patron » ou « homme d’affaires », plutôt connotés négativement. L’entrepreneur, lui, aurait une vision désintéressée et ne serait pas préoccupé par l’argent ou le profit. Tiens, c’est vrai : en creusant le sujet des chips de Lucien, je n’ai pas lu les termes patron ou homme d’affaires, comme s’ils avaient disparu du vocabulaire ambiant. Peut-être parce que la lutte des classes et la question sociale ne sont plus aussi visibilisées. Ce qui occupe toute la place, c’est bien l’image sympathique et l’argument marketing du petit producteur local. 

Construire un imaginaire entrepreneurial dans l’espace social est tout sauf anodin. Parce qu’il instille dans les esprits, gentiment mais durablement, une certaine conception du monde. Comme l’écrit Anthony Galluzzo : « Dans la modernité capitaliste, le mythe de l’entrepreneur permet de simplifier la vie économique en la théâtralisant et de rassurer les individus quant à leurs capacités à agir et à être maîtres de leur destin. »


[1] M.V., « Les chips de Lucien ou l’innovation sauce namuroise », La Dernière Heure, 2020. 
[2] A. Galluzzo, Le mythe de l’entrepreneur. Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley, Paris, Zones, 2023, 240 p. 
[3] S. Lacroix, « “Le mythe de l’entrepreneur nourrit une représentation faussée du travail” », Philonomist, 2023.