Pierre et Laurence, pourquoi est-il si difficile pour une personne malade de se lancer dans une demande de reconnaissance ?

Il faut déjà être capable de faire le lien. Quand quelqu’un développe un cancer ou une maladie comme Parkinson, on le soigne, mais on ne lui demande pas forcément quel métier il exerçait et à quelles substances il a pu être exposé. Il peut aussi y avoir un sentiment de doute : est-ce que ma maladie vient vraiment du travail ?

Le second frein, c’est qu’en Belgique, l’absence de reconnaissance va de pair avec le manque de témoignages. En France, on nous a raconté qu’au début, très peu de dossiers étaient déposés. Puis les personnes se sont rencontrées, ont entendu les récits des autres et s’y sont reconnues. Petit à petit, les demandes se sont multipliées.

Il y a aussi le fait que quand on est indépendant, on joue aussi son exploitation. Et puis la santé relève de l’intime. Il peut y avoir un sentiment de culpabilité parce qu’on a utilisé certains produits. Après, on le verra dans l’enquête, il y a encore bien d’autres freins. 

Avez-vous ressenti une forme de méfiance à l’égard de votre travail de journaliste ? 

Dès notre appel à témoignages. Certaines personnes disaient : « N’en parlez surtout pas aux médias, ils vont encore s’en servir pour critiquer les pesticides. » Mais derrière, il y a le contexte agricole. Beaucoup utilisent encore des pesticides, non pas parce qu’ils en sont convaincus, mais parce qu’ils ne parviennent pas à faire autrement. Ils craignent qu’en témoignant, leur histoire serve à alimenter un discours contre les pesticides, alors qu’eux cherchent d’abord à faire vivre leur ferme.

Quand quelqu’un confie son histoire à un journaliste, il perd aussi le contrôle sur ce que va devenir sa parole. Il ne sait pas quel traitement en sera fait. Cette méfiance, on peut la comprendre. Nous aussi, il y a des sujets sur lesquels on ne serait pas sûrs d’avoir envie de témoigner. On se demande toujours ce que le média va faire de notre parole.

Il a fallu rassurer ? 

En fait, beaucoup d’agriculteurs ont le sentiment d’être acculés et que tout ce qui circule dans leur univers d’information critique le modèle dans lequel ils travaillent. Donc oui, nous avons dû expliquer que notre sujet, c’était comment reconnaître et protéger des travailleurs exposés à des produits légalement mis sur le marché, qu’on leur demande d’utiliser pour produire notre alimentation.

Comme pour notre enquête sur l’empreinte toxique des phosphates, nous voulions partir de cas concrets pour poser une question plus large. L’idée, c’est de réintégrer la question du collectif et du commun, et de se dire qu’en fait, ce modèle de production est là, qu’on soit pour ou contre. Et donc, que met-on en place pour répondre aux problèmes qu’il génère ? De là découlent les questions relatives aux conséquences d’un changement de système. Dont celle sur le coût-bénéfice.

Qu’entendez-vous par là ?

C’est un des collectifs français qui nous a expliqué ça. Si l’État reconnaissait davantage de maladies professionnelles liées aux pesticides, il devrait les indemniser, et cela lui coûterait très cher. Tant qu’il n’y a pas de reconnaissance, le coût réel reste invisible. Il est uniquement supporté par les travailleurs eux-mêmes et par la société plus largement. L’utilisation de ces produits reste alors économiquement avantageuse pour les industriels et les politiques qui soutiennent ce modèle.

Vous dites que la reconnaissance des maladies professionnelles liées aux pesticides est aussi une question de justice sociale. Pourquoi ?

Aujourd’hui, des personnes perdent leur santé à cause de leur travail, sans être reconnues et accompagnées. C’est un problème qui dépasse largement leur situation individuelle. Or, nous sommes exposés à de plus en plus de risques, avec des conséquences considérables, y compris pour la société. Si ces situations ne sont pas prises en charge collectivement, cela pose la question d’une justice sociale. Et sans justice sociale, y compris en matière de santé, il ne peut pas y avoir de paix sociale.

> Toute l’enquête | Pesticides : ces malades que la Belgique refuse de voir