Il est admis qu’en plus d’être bénéfique pour les nouveau-nés et leurs mamans, en termes de santé notamment, l’allaitement maternel le serait pour la société. C’est le SPF Santé publique, Sécurité de la Chaîne alimentaire et Environnement qui l’avance, menant campagne pour promouvoir l’allaitement maternel. Il s’appuie sur les observations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en la matière. Et il relaie la recommandation de l’instance internationale associée à l’Unicef : un allaitement exclusif durant les six premiers mois de vie.

Bénéfique pour la société ? « L’allaitement est un facteur contribuant à la réduction de la pauvreté, à la croissance économique, à la réduction des inégalités sociales et à la protection de l’environnement », détaillent ces organismes. L’investissement dans sa promotion est donc considéré comme une des stratégies les plus rentables, s’alignant avec les objectifs de développement durable. L’allaitement maternel est ainsi qualifié de « durable, respectueux de l’environnement et économique ». Économique, parce que gratuit ou si peu coûteux au regard des onéreux laits infantiles.

Une logique implacable ?

Privilégier l’allaitement garantit donc moins de dépenses financières pour les familles, la logique est implacable. Si on n’y prend garde, elle s’installe alors comme une évidence d’autant moins discutable pour les femmes en situation de pauvreté, et portée par certains professionnels qui font ce raccourci : lorsque l’on est pauvre, on doit aller vers l’allaitement, vu la gratuité. Une forme d’évidence économique. Ne pas allaiter tiendrait d’un non-sens pécuniaire.

« C’est trop facile de dire qu’il suffit d’allaiter… C’est tellement compliqué quand on doit tout gérer, c’est pas juste une question de sous à gagner… Mon bébé, il ne grossissait pas… J’avais peur que l’on me le reproche, qu’on me le prenne », nous dit Marie, jeune mère de 22 ans vivant seule sans guère de soutien familial ou autre. Pour Noëllie, facilitatrice en prévention des inégalités au RWLP qui a fréquenté un certain nombre de jeunes mères fragilisées par la pauvreté, le constat est sans appel : « Il vaut mieux donner le biberon avec amour, que de donner le sein avec dégoût ou par obligation ». Surtout, « il faut retirer ce sentiment qu’une maman qui, pour 36.000 raisons, n’allaite pas est une mauvaise mère ».

L’argument économique pèse injustement sur les épaules des mères qui vivent la pauvreté. Pourquoi ne pourraient-elles pas se permettre la question de leur désir ou non d’allaiter ? Pourquoi n’auraient-elles en fait qu’un choix induit par la société : aller vers l’allaitement face au poids que représente l’achat de laits infantiles dans le budget à flux tendu de leurs familles ?

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Enquête Enfance
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Collage avec des images publicitaires montrant un bébé avec un stéthoscope et des boîtes de lait.

De nombreux obstacles et une pression accrue

Dans leurs situations, l’allaitement maternel fait particulièrement face à de nombreux obstacles souvent invisibles et incompris. On pense aux mères qui doivent cumuler des jobs pour faire bouillir la marmite, celles qui tentent de s’en sortir avec des emplois qualifiés d’informels, mais surtout non protégés (sans congé de maternité, ni horaires adaptés). 

On pense à celles pour lesquelles les conditions de travail ne permettent pas de tirer son lait et ne le prévoient pas, alors que c’est un droit. On pense à l’insécurité alimentaire qui tenaille certaines mamans elles-mêmes. On pense à celles envahies en permanence par la fatigue et le stress du lendemain incertain, celles qui sont prises dans les batailles de la vie. On pense aux conditions de vie, de logement, à celles qui n’ont pas de « chez soi », qui vivent dans un lieu très exigu, insalubre, sans intimité possible, non chauffé ou dans un hébergement collectif, dans un lieu d’enfermement. On pense à celles dont la santé est abîmée par la vie, qui n’ont pas l’énergie ou la possibilité physique ou émotionnelle d’allaiter. On pense à celles dont l’organisation familiale nécessite un partage du rôle pour notamment nourrir leur nourrisson. On pense à celles qui ne sont pas épaulées par des professionnels et qui bénéficient de peu de soutien médical, ainsi que de leur entourage. Ces obstacles qui s’empilent souvent prennent leur racine dans la pauvreté subie par ces femmes, et rendent l’allaitement plus que complexe.

La pression à bien faire s’exerce de plus avec une force accrue sur les femmes en situation précaire. Il n’est pas question pour nous de remettre en doute des données scientifiques sérieuses et les avis d’une « large littérature » au sujet de l’allaitement. Mais il est à nos yeux indispensable d’ajouter des éléments de réalités de vie au débat, de les rendre visibles. Dire à ces mères : « Allaitez, c’est mieux » pour votre enfant, pour vous, pour la planète et surtout pour votre portefeuille, sans considérer les obstacles qu’elles rencontrent du fait de la pauvreté, c’est encore ajouter un poids supplémentaire et une culpabilisation à leur charge mentale et physique déjà intense. D’autant qu’elles sont très souvent sensibles à l’aspiration sociale de « vouloir le mieux pour leur enfant », de vouloir « bien faire », marquées par leur traversée de la vie dans le trop peu de tout et par les disqualifications répétées, voire les stigmatisations.

Responsabilité collective, injustice structurelle

Pour le RWLP, permettre un vrai choix à toutes les femmes, dont celles vivant la pauvreté, est essentiel, qu’il soit celui de l’allaitement maternel ou du recours aux laits infantiles. Dépasser les différents obstacles énoncés ne peut s’envisager sans un accompagnement adéquat, l’accès à des informations claires, du soutien professionnel avant la naissance et tout au long de l’allaitement. Multiplions là aussi ce que le RWLP appelle des « rendez-vous réussis » avec des professionnels empathiques et à l’écoute, sans jugement, sans imposition normative.

Plus fondamentalement, il est indispensable d’agir sur les déterminants sociaux pour permettre un réel choix à toutes. Évitons/arrêtons de peser sur la responsabilisation de ces mères qui vivent déjà fréquemment la culpabilisation, le jugement et surtout l’invisibilisation de leurs réalités. Les injonctions individuelles telles que « il faut allaiter » sont, dans certains contextes de vie, très violentes. La responsabilité est collective, l’injustice structurelle. Promouvoir l’allaitement comme moyen de lutte contre la pauvreté sans considérer avec finesse les conditions de vie des mamans équivaut à renforcer les inégalités, plutôt qu’à les réduire. Se battre pour des politiques publiques qui permettent à chacune un droit à l’aisance et une traversée digne de la vie est prioritaire dans ce questionnement autour de l’allaitement. L’allaitement ne doit pas être un outil de distinction sociale, ni de méritocratie.