« On s’est vite rendu compte que cette question dépassait largement l’agriculture »
Pendant plusieurs mois, Laurence Grun et Pierre Vanneste ont enquêté sur les maladies professionnelles liées aux pesticides en Belgique. Trouver les témoins, documenter les expositions, recouper les infos, faire des choix : ils nous racontent les coulisses de leur travail.
Laurence Grun, Pierre Vanneste… Qu’est-ce qui vous anime dans votre parcours professionnel ?
On aime aller en profondeur. Quand on explore une question, elle en amène souvent d’autres. C’est quand on commence à en appréhender toute la complexité qu’on se dit que ça vaut peut-être la peine de la rendre visible. L’autre chose qui compte pour nous, c’est la place des témoignages. Une multitude de témoignages. Face à cette complexité, on nous renvoie souvent vers des experts. Nous, ce qu’on cherche avant tout, c’est à rencontrer celles et ceux qui sont directement confrontés aux problématiques qu’on aborde. C’est cette parole-là qui nous intéresse, parce qu’elle permet un ancrage dans le terrain, dans le réel.
Après votre enquête sur l’empreinte toxique des phosphates (Tchak 19), pourquoi vous être lancés dans celle-ci ?
Tchak nous avait proposé un reportage au CHU d’Amiens, qui propose des consultations « Pesticides et pathologies pédiatriques ». Au départ, on a un peu hésité. On avait l’impression que beaucoup de choses avaient déjà été racontées. En commençant à creuser, on s’est rendu compte qu’en France, il existait notamment deux grands collectifs de personnes, qui avaient rendu possible une libération de la parole et par la suite une reconnaissance de ces maladies. De fil en aiguille, on s’est rendu compte qu’en Belgique, il n’y avait rien de comparable. C’est là qu’on s’est dit qu’il y avait peut-être quelque chose à creuser. Derrière les pesticides, il y avait un sujet beaucoup plus large : la santé au travail.
Qu’est-ce que le terrain a changé dans votre regard ?
Quand on est face au réel, tout devient beaucoup plus concret. Par exemple, au départ, il était surtout question des agriculteurs indépendants. Mais on s’est vite rendu compte que cette question dépassait largement l’agriculture. Elle raconte aussi l’évolution du travail en général : la multiplication des statuts, de la sous-traitance, du travail indépendant, de l’intérim ou des flexi-jobs. Toutes ces formes d’emploi rendent les expositions plus difficiles à suivre. En fait, elles contribuent à invisibiliser les maladies professionnelles.
Quand on commence une enquête comme celle-là, quelle est la première étape ?
Au départ, il y a tout un travail de documentation. On cherche ce qui a déjà été écrit et ce que d’autres ont mis en lumière. C’est une étape importante, d’autant que nous n’avions jamais travaillé les pesticides de manière approfondie. On ne peut pas prétendre apporter un nouvel angle si on ne maîtrise pas déjà ce qui existe. Cette première étape sert donc à acquérir une véritable compréhension du sujet.
Une fois cette étape franchie, comment l’enquête se construit-elle ?
En parallèle de cette phase de documentation, on a avancé avec de premiers entretiens. Certains servent à trouver des contacts, d’autres à comprendre le terrain. Chaque échange ouvre de nouvelles pistes. Par exemple, notre première discussion avec l’association Phyto-Victimes, en France, nous a amenés à élargir notre regard et à ne pas limiter l’enquête au seul monde agricole.
À partir de là, on alterne sans cesse entre les entretiens et les lectures. Dès qu’un interlocuteur·ice évoque une substance, une étude ou autre, on retourne lire des documents. On passe de la sociologie à la toxicologie, à l’épidémiologie… Petit à petit, il faut être capable de maîtriser ces différents aspects. Parce qu’à la fin de l’enquête, quand on interroge les institutions, il faut savoir précisément de quoi on parle.
Par exemple, il a fallu comprendre comment fonctionnait le système de reconnaissance des maladies professionnelles en Belgique, avec toutes ses particularités. Ce n’est pas le même qu’en France, il y a plein de subtilités. Tout ça, il faut d’abord le débroussailler.
Quelle a été votre difficulté principale ?
Trouver des personnes acceptant de témoigner. Au début, on s’est rendu compte qu’il n’existait pratiquement pas de relais en Belgique. Même les grands syndicats agricoles, en tout cas du côté francophone, ne savaient pas vers qui nous renvoyer. Ils avaient parfois entendu parler de certains cas, mais personne n’avait de contact direct. Du coup, on était souvent orientés vers des personnes ou des organisations qui tenaient un discours critique sur les pesticides. Mais elles n’étaient pas forcément en contact avec des travailleurs malades et ne pouvaient donc pas nous mettre en lien avec eux.
En France, on a rencontré des collectifs d’agriculteurs qui s’étaient organisés et qui étaient aussi en lien avec des citoyens et des scientifiques venus renforcer et accompagner leurs démarches. C’est ce qui faisait leur force et permettait aussi de rendre ces maladies plus visibles. En Belgique, on avait plutôt le sentiment que ces mondes ne se rencontraient pas. D’un côté, il y avait des personnes qui portaient un discours critique sur l’utilisation des pesticides. De l’autre, il y avait ceux qui les utilisaient.
Une fois les témoins trouvés, comment les « faire parler » ?
Il a fallu construire une manière de questionner les personnes. Parce que la plupart ne savent pas précisément à quoi elles ont été exposées et ne font pas forcément le lien entre leur maladie et leur travail. Nous, on ne démontrera pas ce lien. En revanche, il fallait pouvoir asseoir leur parole et éviter de tourner en rond. On s’est donc beaucoup inspirés des associations françaises qui accompagnent les personnes malades. Elles nous ont transmis une partie de leur méthodologie. L’idée n’était pas de suivre un questionnaire rigide, mais de savoir quelles questions poser et quelles informations chercher.
Une chercheuse nous avait d’ailleurs expliqué que ça ne servait à rien de demander à quelqu’un à quelles substances toxiques il avait été exposé : il ne le saurait généralement pas. Il fallait plutôt le faire parler de son travail, de ses gestes, de son environnement, de ses habitudes. Des fois, les personnes évoquaient certains produits et, en discutant avec elles, on se rendait compte qu’un procédé ou une manière de travailler révélait aussi d’autres expositions auxquelles elles ne pensaient pas. C’est un peu comme si on demandait à une personne quelles molécules il y a dans son produit pour faire la vaisselle. Elle ne saurait probablement pas répondre. En revanche, elle pourrait très bien me raconter comment tu fais la vaisselle au quotidien.
C’est cette logique qu’on a essayé d’appliquer. On s’inspirait d’une même trame, mais on l’adaptait à chaque personne et à chaque métier.
Comment choisissez-vous les témoignages qui seront publiés ?
Dans tous les cas, on commence par un échange téléphonique. Après, on propose systématiquement une rencontre. Ça fait partie du travail. Il faut accepter de prendre son temps, même si on ne sait pas encore si le témoignage pourra être utilisé. On essaie aussi d’explorer toutes les pistes. Par exemple, après nos appels à témoins, nous avons écrit à des personnes qui avaient réagi sur Facebook, y compris à certaines qui étaient critiques par rapport à notre démarche. L’idée, c’était simplement de leur proposer d’échanger, parce qu’un commentaire ne dit jamais tout.
En revanche, on ne retient pas un témoignage si on ne peut pas le rencontrer ou le creuser. Par exemple, quelqu’un nous a expliqué que son père avait eu une leucémie, sans pouvoir aller plus loin, le rencontrer, reconstituer le parcours de ce dernier, comprendre son travail et les formes d’exposition qu’il a connues. Donc on n’a pas pu retenir ce témoignage. Il y a quand même une nécessité d’approfondir les choses pour essayer de bien les comprendre.
Au final, combien de personnes avez-vous rencontrées ?
Globalement, nous avons mené une trentaine d’entretiens, dont une quinzaine de témoignages, France comprise. Il faut tout retranscrire, tout vérifier. Ce qu’on espère surtout, c’est que cet article va donner à d’autre l’envie de prendre la parole.
Concrètement, une fois les entretiens terminés, comment transforme-t-on tout ça en un récit ?
La première question, c’est de savoir où on a envie d’emmener les lecteur·ices. Qu’est-ce qu’on veut qu’ils et elles retiennent à la fin ? À partir de là, on construit un squelette, on structure le récit. D’un point de vue plus technique, on retranscrit tous les entretiens et on classe les passages par grandes thématiques. Ensuite, il faut faire des choix. On ne peut pas faire parler trente-trois personnes, sinon le lecteur ne s’y retrouve plus. Il faut choisir les témoignages qui racontent le mieux chaque question, accepter que certains disparaissent du fil narratif. Certains témoins reviennent plusieurs fois dans le récit, ce qui évite aussi de devoir présenter sans cesse de nouveaux intervenants.
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