Stigmatisation, difficulté d’accès, manque de choix et malbouffe… Si l’aide alimentaire – et sa distribution de colis – reste encore aujourd’hui d’une nécessité absolue, elle pose de plus en plus question. En partenariat avec Télévision du Monde, Tchak a rencontré une quinzaine de bénéficiaires. Jonathan, Jessica, Marie… nous ont partagé leur quotidien, leurs histoires… et leurs envies.
Robin Lemoine, journaliste
30 novembre 2022, 11 h, devant le 67 Rue de Vrière à Laeken. « Il commence à faire très froid. On sent qu’on entre dans l’hiver. Mais entrez, entrez ! » Sous des nuages de plomb, Sohade El Fahidi, responsable des Colis du cœur de Laeken, nous accueille dans un grand hangar. « C’est ici que nous stockons les produits qu’on nous donne et que nous organisons la distribution des colis. »
Dans le fond du bâtiment, les bénévoles du jour s’activent pour que tout soit prêt. On range, on trie et on commence à préparer les colis. « Ils peuvent contenir plusieurs choses : des fruits, des légumes mais aussi de la viande, du fromage, des yaourts, des pâtes, du riz, etc. Nous avons également des aliments en boîte qui nous viennent du Fonds européen d’aide aux plus démunis, comme des lentilles. On peut aussi donner des produits d’hygiène ou de beauté. »
Quelques minutes plus tard, les premiers et premières bénéficiaires arrivent. Sohade les enregistre et tous lui donnent un euro, le prix du colis. Puis, assis sur des chaises, ils attendent leur panier en discutant. « Ça fait un moment que l’on vient ici, donc on commence à se connaître, sourit Diane, une petite femme d’une soixantaine d’années. Je risque de rester encore longtemps à l’aide alimentaire avec ma petite pension. Et aujourd’hui, au vu de l’explosion des prix de l’énergie et de l’alimentation, je n’ai vraiment pas le choix. En vrai, heureusement qu’ils sont là pour nous aider. »
« Oui, je suis d’accord, mais ça pourrait être mieux, l’aide alimentaire, lui répond Jonathan, un travailleur de 40 ans. Il y a plusieurs choses qu’on pourrait et devrait changer. » Et de continuer en s’adressant à nous. « Avant de savoir ce qui ne va pas et ce qui pourrait évoluer, il faut déjà que vous – et les gens de manière générale – compreniez ce que c’est d’être dans cette situation et ce que l’on ressent. »
Suite à ce point de vue, nous avons arpenté Bruxelles et la Wallonie durant deux mois, pour discuter avec des personnes en précarité alimentaire. Au total, nous avons recueilli quinze témoignages [1].
« Le plus dur c’est de passer la porte »
Christiane a la cinquantaine. Il y a quelques années, elle et ses deux enfants sont à deux doigts de finir à la rue. « À ce moment-là, j’ai décidé de m’inscrire au CPAS, notamment pour recevoir une aide alimentaire. Mais j’ai mis du temps pour passer à l’acte. J’avais tellement honte. Honnêtement, j’avais juste envie de voir la terre s’ouvrir sous mes pieds pour m’engouffrer dedans. J’avais peur de devenir, comme le disent les gens, une assistée, une bonne à rien. »S’enchaînent alors plusieurs rendez-vous avec une assistante sociale, puis de longues démarches. « On doit en permanence prouver qu’on a besoin d’aide. On doit raconter toute sa vie à une personne qu’on vient juste de rencontrer, et se replonger dans des choses sombres. J’ai trouvé ça très dur, très violent. »
Cette difficulté de pousser la porte, toutes les personnes que nous avons interrogées la partagent. « J’ai mis beaucoup de temps à entrer aux Restos du cœur, raconte Philippe. Je passais devant, mais je n’avais pas la force de franchir le pas. Et puis un jour, j’ai perdu mon boulot, j’ai fait une dépression et je n’ai plus eu le choix. »
Tous expliquent que la honte ne s’envole jamais. « Ma famille ne sait toujours pas que je suis à l’aide alimentaire, continue Philippe. J’ai trop honte pour leur dire. Lorsque nous dînons ensemble, j’entends mon beau-frère parler de ce qu’il appelle “les assistés”, “de ceux qui ne se bougent pas”, “de l’argent que l’on gaspille à les aider”, et moi je suis là, à subir ces mots sans pouvoir rien dire. »
Une stigmatisation que tous les bénéficiaires rencontrés déplorent. Tous voudraient plutôt que la société s’intéresse réellement à eux et à leurs histoires. « Se tourner vers l’aide alimentaire, c’est déjà assez dur pour l’estime de soi, observe Philippe. On n’a pas besoin que les gens ou les politiques en rajoutent une couche. Le pire dans tout ça, c’est que cette stigmatisation permanente pousse des personnes qui ont besoin d’aide à ne pas la demander. »

[1] Certains d’entre eux apparaissent sous un prénom d’emprunt.














