Pour conférer à leurs laits artificiels une image de marque à la pointe des progrès scientifiques, Nestlé et Danone comptent sur des ambassadeurs et ambassadrices de choix : les pédiatres. Ces entreprises les bombardent d’informations qui exploitent leur manque de formation en nutrition infantile.
Clémence Dumont – journaliste
Depuis ses origines, à la fin du XIXe siècle, l’industrie des laits infantiles s’est servie des médecins pour asseoir sa notoriété. Si, désormais, il n’est plus de bon ton de faire dire à des expert·es en blouse blanche que les substituts sont meilleurs que le lait maternel, le corps médical reste une cible de choix pour la stratégie marketing des marques de laits.
« Je connais très bien les représentants des firmes. On a des rapports privilégiés, on se tutoie, confirme une pédiatre bruxelloise trop gênée pour le dire publiquement. Ils passent dans mon cabinet au moins deux fois par an, ils m’appellent pour me demander si j’ai besoin qu’ils me payent l’hôtel ou l’entrée pour un congrès, pour savoir si j’ai assez d’échantillons. Lors des événements, ils ont toujours des stands avec des revues, du matériel à tester et des laits. Entre pédiatres, on se retrouve souvent là parce qu’ils ont les meilleurs croissants et les meilleurs cafés. On le fait tous, même si on se dit que c’est bof… »
Le pédiatre Philippe Goyens, professeur émérite à l’ULB qui a travaillé en hôpital jusqu’en 2015, est très critique. « Les firmes ne peuvent plus faire d’invitations sans prétexte scientifique. Alors elles offrent des lunchs et font venir un orateur qui va parler 20 minutes entre la poire et le café. Elles passent dans les hôpitaux, organisent des formations… », réprouve celui qui a également été président du Comité fédéral de l’allaitement maternel (CFAM), une instance mise sur pied en 2001 pour encourager l’allaitement.
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Les pédiatres ne sont pas les seul·es à être visé·es mais, en Belgique, ces médecins sont spécialement choyé·es par les deux entreprises qui règnent sur le marché : Nestlé avec sa marque Nan, et Nutricia, l’entreprise du groupe Danone derrière la marque Nutrilon.
Pour en avoir le cœur net, il suffit de jeter un œil dans leurs revues spécialisées ou de se rendre à leurs congrès. Encore en novembre dernier, le congrès annuel de l’aile francophone de l’Académie belge de pédiatrie était sponsorisé par Nutricia. Celui de l’aile néerlandophone était parrainé par Nan et Nutricia. Quant au dernier numéro de la revue « Belgian Journal of Paediatrics » (été 2025), il contient pas moins de quatre publicités pour des laits de Nutricia.
Que les pédiatres suivent de près les évolutions du marché des laits infantiles, c’est logique. En Belgique comme ailleurs, l’usage de laits modifiés pour répondre aux besoins des bébés est devenu habituel. À un mois de vie, près de la moitié des nouveau-nés en reçoivent déjà.
Cependant, le marketing dépasse la simple information professionnelle. Plusieurs publications scientifiques internationales ont révélé son impact négatif notamment sur les taux d’allaitement alors que, même si les laits artificiels se sont améliorés, ils restent des produits ultra-transformés dépourvus des qualités « vivantes » du lait maternel. C’est pourquoi l’Organisation mondiale de la santé, entre autres, recommande d’allaiter les bébés pendant 6 mois sans aucun autre apport de nourriture, puis de diversifier leur menu tout en poursuivant l’allaitement au moins deux ans.
« Ce n’est pas mon rôle d’insister »
En Belgique, comment les contacts des firmes avec les pédiatres impactent-ils leur propension à soutenir pareille recommandation de santé ?















