Engrais phosphatés
À Engis (Wallonie), cette montagne de phosphogypse de l’usine Prayon pourtant en cours d’activité et disposant d’un permis n’est pas répertoriée dans la Banque de données de l’État des sols wallons par les autorités. © Pierre Vanneste

Engrais phosphatés : l’alerte des médecins face au danger du cadmium

L’association des médecins libéraux de France vient de lancer une alerte sur l’exposition de la population au cadmium présent dans les légumes et céréales dû à l’usage des engrais chimiques phosphatés. Une urgence sanitaire.

Laurence Grun, journaliste (Nuit Noire Production)

Tchak est un média d’investigation (Belgique francophone). Après publication d’une enquête, il continue d’en suivre les répercussions, les évolutions et l’actualité liée dans le temps. Cet article fait suite à notre enquête sur les engrais phosphatés (Tchak 19 et 21).

Dans un communiqué commun, les Médecins libéraux (France) ont dénoncé, début juin, une exposition croissante de la population au cadmium présent dans les légumes et céréales.

Selon les données comparées des études ENNS (2006-2007) et ESTEBAN (2014-2016), l’imprégnation moyenne au cadmium a presque doublé chez les adultes.

Plus inquiétant encore : les enfants de 6 à 10 ans présentent des taux de cadmium supérieurs à ceux des adolescents et même à la moyenne des adultes mesurée dans l’étude précédente. Cette surexposition est directement liée à l’alimentation.

A l’origine, des engrais chimique phosphaté

Comme l’expliquait notre enquête [P2O5] L’empreinte toxique du phosphate (Tchak 19 et 21), le cadmium est naturellement présent dans la roche phosphatée utilisé dans la fabrication d’engrais chimiques  (tout comme l’uranium et d’autres contaminants).

Partout où cette roche est extraite, transformée en acide phosphorique, puis épandue sous forme d’engrais, l’environnement subit une contamination progressive.  Si ces engrais favorisent à court terme la fertilisation des sols, ils laissent à long terme un héritage toxique : une pollution persistante aux métaux lourds.

Les aliments les plus touchés sont ceux issus des cultures exposées à ces engrais : céréales, pommes de terre, pain, pâtes… mais aussi des produits comme le chocolat, les crustacés, les abats, les algues et les épinards. Ces denrées deviennent les vecteurs d’une accumulation de cadmium dans l’organisme, en particulier dans le foie et les reins.

Classé cancérigène et mutagène

Classé cancérigène et mutagène, le cadmium est associé à de nombreuses pathologies : cancers (notamment du pancréas), maladies cardiovasculaires, troubles de la fertilité, fragilité osseuse… Face à cette menace, les médecins appellent à une action urgente des pouvoirs publics :

« Dans un contexte d’urgence sanitaire parfaitement documentée scientifiquement, il est de notre devoir d’interpeller la puissance publique pour actionner les leviers nécessaires afin de protéger les citoyens, sans plus attendre. […] Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! L’heure est au courage des solutions. »

Plutot que de remettre en cause le modèle agricole fondé sur les engrais chimiques, certains industriels et politiques avancent des solutions technologiques visant à retirer le cadmium des engrais phosphatés. Mais ces procédés sont complexes, coûteux et posent d’autres problèmes : les résidus de cadmium extraits finissent par être rejetés ailleurs, notamment près des sites de production, exposant les populations riveraines.

Une enquête en 4 chapitres et un webdoc

Pour mieux comprendre les sources et mécanismes de contamination aux métaux lourds et éléments radioactifs par la production et l’utilisation des engrais chimiques phosphatés, vous pouvez lire l’enquête que nous avons publiée dans notre numéro 19 (automne 24) et notre numéro 21 (printemps 25).

Une investigation en quatre chapitres :

  1. Longtemps, la Belgique et la France ont été des acteurs majeurs sur ce marché. Aujourd’hui, les sols pollués menacent de tomber dans l’oubli. En Wallonie,  peu de député·es se préoccupent de savoir où sont localisés nos vieux dépôts de phosphogypse. Et pas grand monde n’interroge Prayon (Engis), leader mondial dans la chimie des phosphates, dont un des actionnaires est pourtant la Région wallonne, quand bien même il dépasse certaines normes.
  2. En Tunisie et au Sénégal, tandis que la production continue et s’intensifie, les populations s’interrogent sur ce modèle de développement industriel et chimique, qui accapare leurs terres, détériore leur environnement et leur santé.
  3. En Espagne, vingt ans après la fermeture des usines, récits et statistiques témoignent d’un nombre alarmant de cancers dans les quartiers bordant les sites contaminés par l’industrie passée, donnant à voir l’impact sanitaire de l’industrie du phosphate.
  4. L’épandage d’engrais phosphatés nécessaire à l’agriculture intensive contribue à la dissémination des polluants industriels dans l’environnement. Et finissent par détériorer la structure des sols. Cadmium et uranium y pénètrent via les plantes. Au total, 31 % des sols agricoles européens sont pollués par les métaux lourds. 

Vous pouvez également découvrir le webdoc très complet réalisé grâce à un crowdfunding soutenu par Tchak.

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