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Éoliennes : de jolis bénéfices dopés par de l’argent public

Selon nos calculs, une éolienne peut rapporter jusqu’à 190.000 euros net par an à un exploitant industriel. Des bénéfices qui partent à l’étranger et qui soulignent l’expertise financière et juridique d’un secteur dopé par de l’argent public. En Belgique, exemple avec Sky Sweeper, filiale d’Eneco.

Enquête – Yves Raisiere, journaliste

Tchak est un média d’investigation (Belgique francophone). Vous allez pouvoir lire cet article issu de notre enquête sur l’éolien en terres agricoles (Tchak numéro 21) en accès libre.

« Il ne faut pas s’imaginer que, dans l’éolien, la rentabilité est exceptionnelle. Plusieurs facteurs influent sur le rendement : le coût d’une machine, en augmentation vu les mâts de plus en plus hauts et les turbines de plus en plus puissantes ; le nombre de certificats verts octroyés, de moins en moins élevé, voire inexistant pour l’heure. D’autres coûts spécifiques peuvent également peser : le raccordement à une cabine haute tension parfois située à plusieurs kilomètres du parc, ou ceux relatifs au droit d’accéder au réseau, etc. »

Cette longue citation est la réponse de Bastien Van Grunderbeeck, chargé de projet chez Champs d’Énergie, une société coopérative citoyenne active dans le domaine de la production d’énergie renouvelable. Nous lui avions demandé de valider notre calcul du bénéfice par éolienne que pouvait engranger un exploitant. Ce calcul, nous l’avons obtenu après avoir soumis à une intelligence artificielle une série de données : coûts de développement, d’investissement et d’exploitation, durée d’exploitation, charges financières, volume de production, prix de l’électricité, etc. Nous avons également demandé à Énergie Commune, une association qui accompagne les citoyen·nes et les collectivités vers une énergie durable et solidaire, d’en vérifier le raisonnement et de mettre à jour les données.

Le résultat ? Pour une éolienne de 2,5 MW, un bénéfice net moyen situé aux alentours de 190.000 euros par an. Mais attention : l’estimation doit être prise avec des pincettes. « Les revenus sont totalement dépendants du prix de l’électricité, dont le marché est très fluctuant, tempère ainsi Johanna D’Hernoncourt, gestionnaire de projet chez Énergie commune. Tout projet de développement éolien doit d’ailleurs faire l’objet d’une étude de faisabilité technique et économique sérieuse, sur la base d’un plan financier prudent. »

N’empêche : 190.000 euros de bénéfices nets engrangés par an pour une éolienne, contre 20.000 à 25.000 euros brut par an distribués au propriétaire du terrain sur laquelle elle est implantée… Le gap est de taille. Si nous avions intégré dans ce calcul l’octroi de certificats verts (CV) au profit des producteurs, il aurait été encore plus important. « Actuellement, ce mécanisme de soutien public n’existe plus pour les nouveaux projets éoliens, précise Johanna D’Hernoncourt. Leur rentabilité est autoportée par le prix de l’électricité. Mais si celui-ci venait à baisser à tel point qu’il devenait impossible de garantir aux investisseurs une rentabilité acceptable par rapport aux filières classiques, cet octroi serait revu à la hausse. »

Pas mal d’argent public a ainsi été injecté dans la production éolienne. « Le volume total de certificats verts perçus par la filière depuis la mise en place du soutien est de 19,1 millions de CV, expliquait en février 2022 Philippe Henry (Écolo), alors ministre wallon de l’Énergie, en commission du Parlement de Wallonie. Ce qui représente un montant de 1,2 milliard d’euros au prix minimum garanti de 65 euros par CV. »

Un véhicule pour isoler les risques

Revenons-en à notre calcul. Seul moyen de recouper notre résultat, l’examen des comptes annuels d’un exploitant éolien. Lequel choisir ? Luminus, Electrabel, un autre acteur un peu moins connu ? Nous sommes tombés sur Sky Sweeper un peu par hasard. D’un siège social implanté en Wallonie à une maison-mère basée au Japon, son histoire s’est révélée exemplative. Rétroactes.

« Voici quelques années, j’ai signé un contrat accordant à un opérateur le droit d’implanter une éolienne sur une de mes parcelles, explique Arthur (prénom d’emprunt), propriétaire de terres. Peu de temps avant sa mise en service, j’ai reçu un courrier m’annonçant que ce droit était cédé à Sky Sweeper. »

Cette société anonyme est basée à Wavre. Objet social : d’après ses actes, toute activité en rapport avec la production d’énergie à partir de sources renouvelables, le commerce sous toutes ses formes et la prise de participation dans d’autres sociétés. Une success story ! Depuis 2007, année de sa création, elle a investi dans plusieurs parcs éoliens : Pont-à-Celles (8 turbines), Warisoulx (5 turbines) et Frameries (1 turbine). Sa fonction ? « Sky Sweeper répond à une demande des banques, à savoir la création d’une société dont l’objectif est de rassembler plusieurs projets », résume Mark Van Hamme, directeur de la communication chez Eneco Wind Belgique, son actionnaire.

Cette structure introduit les permis, signe les contrats pour la construction d’un parc ou son exploitation, injecte le courant sur le réseau et le vend. Dans le jargon, on appelle ça un Special Purpose Vehicle (SPV). « Il s’agit d’un véhicule de financement qui est créé pour une activité, un objet bien spécifique, explique Marc Van De Gucht, un des responsables de la Fédération belge du secteur financier (Febelfin) et de Beama, l’association belge des gestionnaires de fortunes. Il bénéficie d’une entité juridique à part entière qui permet d’isoler les risques. Par exemple, si la maison-mère d’un SPV opère des choix financiers douteux, cela évite que ce SPV et la banque qui le finance soient affectés. »

Ou vice-versa. Car, à lire le dernier rapport de gestion de Sky Sweeper, le quotidien d’un exploitant éolien n’est pas de tout repos : conditions climatiques, fiabilité des installations, coûts futurs des démantèlements, assurances, dépendance à un seul client, évolution de la politique de soutien au secteur, permis délivrés… Des risques qui pourraient « avoir un impact défavorable significatif sur l’activité, la situation financière ou les résultats de la société », pointent les administrateurs.

Voire entraîner une faillite. Là encore réside tout l’intérêt de monter un projet via un SPV. Ainsi, selon Ravetto Associés, un bureau d’avocats spécialisés dans le secteur énergétique, la banque qui finance ce type d’outil « ne dispose en principe d’aucun recours sur les associés : c’est-à-dire qu’en cas de défaillance de l’emprunteur, elles ne pourront pas faire valoir une garantie, un cautionnement ou une solidarité des associés pour qu’ils paient en lieu et place de l’emprunteur défaillant »écrit Claire Bretheau (lire ici).

La maison-mère du SPV comme, dans notre exemple, Eneco Wind Belgique, est elle aussi protégée de toute poursuite. Au contraire du ou de la propriétaire de la parcelle sur laquelle est installée une éolienne qui arrive en bout de course. En cas de défaillance de l’exploitant ou du fonds de sûreté provisionné, c’est en effet sur lui ou elle que retombe l’obligation de financer le démantèlement de l’éolienne. 

Un taux de rentabilité impressionnant

Ne vous inquiétez cependant pas trop pour Sky Sweeper. La société a engrangé un bénéfice de 2,8 millions d’euros en 2024. Divisé par ses 14 éoliennes, cela donne un quotient de 200.000 euros par turbine, soit presque le résultat de notre calcul ! Un revenu tel que « la distribution d’un dividende ne devrait pas avoir d’influence sur les obligations actuelles et futures de l’entreprise »écrivent d’ailleurs les administrateurs. Avant de proposer à l’assemblée générale la distribution de 1,9 million d’euros aux actionnaires.

C’est dire si les machines rapportent. Les dividendes distribués les années précédentes sont d’ailleurs taillés dans le même diamant : 5,4 millions entre 2016 et 2023. Quant aux bénéfices reportés, ils s’élèvent à 7 millions, dont 900.000 qui ont servi à une recapitalisation. Le total des deux représente une somme de 12,4 millions d’euros de revenus nets sur 8 ans. Lissé sur 14 éoliennes, ce « wind » for life représente une annuité moyenne de 110.000 euros annuels net par turbine. Soit 80.000 euros de moins que le résultat de notre calcul initial. Pareil montant reste toutefois confortable.

« Si l’on s’en tient aux comptes annuels de Sky Sweeper sur le dernier exercice, cela représente un taux de rentabilité impressionnant, avec un bénéfice net de 36 % après impôts », observe un expert financier que nous avons consulté. Et ce alors que, pour « les bons projets éoliens, on prévoit généralement un taux de rentabilité de l’ordre de 7-8% », nous explique un spécialiste du secteur.

Que représente la part d’argent public dans ces bénéfices ? D’après un tableau listant les 100 producteurs qui ont été le plus soutenus en 2022, Sky Sweeper a reçu 35.565 certificats verts d’une valeur de 65 euros chacun. Nous avons demandé au Service public de Wallonie (SPW) les données pour les années précédentes. « La mise à jour des informations demande une charge de travail importante, nous a répondu son porte-parole. Malheureusement, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton. » Et de renvoyer à des rapports ne permettant pas d’isoler la société de ses concurrentes.

Des millions qui remontent comme des saumons

Les SPV comme Sky Sweeper présentent encore un autre intérêt : ils sont « titrisables ». « Cette technique facilite la transmission des actifs à d’autres investisseurs », précise Marc Van De Gucht. Comprenez : chaque éolienne d’un SPV est valorisée en titres financiers négociables et transmissibles à un ou des tiers, en tout ou en partie. Un atout, au regard des risques encourus dans un projet éolien et de ses coûts de développement. « Aujourd’hui, sur dix dossiers étudiés, peu aboutissent réellement, explique Bastien Van Grunderbeeck. Revendre une ou deux éoliennes sur les deux ou trois parcs qui passent la rampe permet au développeur de rentrer dans ses frais d’études, de recherches et de raccordement, généralement très élevés. Dans ces cas-là, on peut supposer qu’il y a accord, dès le départ, entre les deux parties. »

Ajoutez-y l’obtention de financements à des taux intéressants et une optimisation de la fiscalité… Autant de cartes expliquant la multiplication des SPV sur le terrain éolien. Exemple avec Air Energy, l’actionnaire originel de Sky Sweeper. Fondée en 2001, cette entreprise a acquis ou fondé une dizaine d’autres SPV au fil du temps. Dix ans plus tard, elle devient Eneco Wind Belgium, elle-même filiale de Eneco Wind Holding (Belgique), elle-même filiale de Eneco Holding NV (Pays-Bas), elle-même filiale, depuis 2020, d’un consortium composé de Mitsubishi et de Chubu (Japon). Une cascade de holdings que les dividendes remontent aussi vite que des saumons. Ainsi, les  11 SPV d’Eneco Wind Belgique ont  généré 35 millions d’euros de bénéfices, immédiatement siphonnés par sa maison-mère.

« Je ne vois pas où vous voulez en venir, s’étonne Mark Van Hamme, le porte-parole d’Eneco. Nous voulons atteindre la neutralité carbone d’ici 2035, tant dans nos activités que pour l’énergie fournie à nos clients. Et pour ça, nous avons besoin de beaucoup de renouvelable. Les bénéfices d’Eneco Wind Belgique sont donc utilisés pour investir dans de gros projets en Belgique, dont des parcs offshore (en mer, NDLR). »

Investir dans de gros projets en Belgique et, sans doute, rémunérer ses actionnaires ? Après vérification avec un expert financier, les 35 millions de dividendes versés à Eneco Wind Holding Belgique par sa filiale en 2024 remontent aux Pays-Bas.  « On les retrouve inscrits comme une dette  envers la maison mère. Il s’agit d’une technique utilisée pour simplifier la comptabilité au sein des groupes intégrés fiscalement et pour permettre la distribution en chaîne des dividendes. »

Et des bénéfices à distribuer, il y en a dans le secteur. Ainsi, si la rentabilité des parcs varie fortement d’un endroit et d’une installation à l’autre, les premiers de classe peuvent se frotter les mains. En témoignent les résultats affichés par ces trois  SPV qui font partie de ceux ayant touché le plus de certificats verts en 2022 :

  • Green Wind, dont la maison-mère est basée au Luxembourg. En 2023, elle a réalisé un bénéfice de 6,2 millions d’euros et en a versé 9 millions pris sur ses réserves à son actionnaire ; en 2022, elle avait perçu 115.000 certificats verts de la Région wallonne.
  • Renewable Power Company, dont la maison-mère est, elle aussi, basée au Luxembourg. En 2023, elle a réalisé un bénéfice de 11,6 millions d’euros et a versé 1,25 million à son actionnaire ; en 2022, elle avait perçu 104.000 certificats verts de la Région.
  • E-NosVents, dont la maison-mère est basée en France (EDF Luminus). En 2022, elle a réalisé un bénéfice de 8,4 millions d’euros et en a versé 8 à son actionnaire. Cette année-là, elle avait touché 70.000 certificats verts.

Rien d’illégal à première vue dans tout ceci. Plutôt une optimisation qui révèle l’expertise financière et juridique des acteur·ices du secteur. Et le fait qu’une éolienne peut facilement passer de main en main, ce qui, en pareil cas, prive le ou la propriétaire de la parcelle de tout recours envers l’exploitant d’origine.