Laisser les navires industriels rafler les ressources au détriment de celles et ceux qui veulent vivre durablement de la pêche vous est insupportable ? La société française Mer de Liens permet désormais à chacun·e d’agir très concrètement : en achetant collectivement des bateaux de pêche. À l’abordage avec Margot Le Fur, en charge du développement de ce projet !
Clémence Dumont – Journaliste
Margot Le Fur, vous êtes chargée de projet au sein de l’association française Pleine Mer, qui milite pour la préservation de la pêche artisanale. Pourquoi est-il si crucial de lutter contre l’industrialisation du secteur de la pêche ?
D’abord, historiquement et culturellement, en France, on a toujours eu des petits pêcheurs artisans. Ils font partie du patrimoine. Cela nous semble extrêmement important de préserver leurs savoir-faire. Ensuite, d’un point de vue environnemental, social et économique, la pêche durable est largement plus bénéfique.
Quand vous parlez de pêche durable, vous voulez dire la pêche artisanale ?
On préfère parler de pêche durable plutôt qu’artisanale parce que personne n’est d’accord sur la définition de la pêche artisanale. Alors que, pour nous, la pêche durable, c’est clair : c’est une pêche qui est respectueuse des hommes et des femmes qui la pratiquent, de l’environnement marin, et qui entraîne des répercussions économiques positives sur un territoire. D’un point de vue social, la pêche durable emploie beaucoup plus de personnes que la pêche industrielle par quantité de poissons. D’un point de vue économique, elle fait vivre le littoral parce que ce sont souvent des bateaux qui partent à la journée ou tous les deux jours et qui sont implantés localement. Ils approvisionnent les commerçants, les restaurateurs, ont parfois un stand de vente en direct… Et puis, d’un point de vue environnemental, c’est la pêche qui a le moins d’impact négatif sur les écosystèmes.
Cet article a été publié dans le 23° numéro de Tchak. Vous pouvez le lire en accès libre grâce au soutien de notre communauté d’abonné·es. Notre objectif: vous faire découvrir Tchak, vous proposer de nous rejoindre et réduire la fracture informationnelle.
En France [comme en Belgique, NDLR], pour pêcher, il faut des licences et des quotas de pêche. C’est le b.a.-ba. Lorsqu’un bateau de pêche est vendu, dans quasiment 99% des cas, les licences et les quotas suivent le bateau vers le nouveau propriétaire. Du coup, la vente d’un bateau s’accompagne d’une spéculation sur les droits de pêche. Les prix sont devenus exorbitants. Aujourd’hui, il faut compter plusieurs centaines de milliers d’euros pour un bateau, même s’il a plus de 30 ans et n’est plus en très bon état. À ce prix-là, impossible de se lancer dans le métier à moins d’être riche ou de s’endetter pendant des années ! Et donc, qui les achète ? Les sociétés de pêche industrielle. Il y a un accaparement des bateaux par les lobbies industriels.
Ils achètent des bateaux uniquement pour récupérer les droits qui y sont associés ?
Exactement. Ils détruisent ces bateaux et transfèrent tous les droits sur leurs gros bateaux. Si on ne fait rien, dans 15 ans, on n’aura plus que trois énormes bateaux qui pêcheront toutes les ressources. Est-ce cela que l’on veut ? Pour nous, la question ne se pose même pas. Sans compter un autre enjeu : celui du bien-être des pêcheur·euses et de leur sécurité à bord.
Que voulez-vous dire ?
Pour celles et ceux qui veulent se lancer mais ne savent pas se payer le bateau convoité, une des possibilités est de se tourner vers un bateau qui bénéficie des mêmes droits, mais qui est plus vieux, moins ergonomique, moins sécurisé, etc. Quand on achète un bateau qui a 40 ans et qu’on part tous les jours en mer, c’est un vrai enjeu. Notre idée, c’est vraiment de permettre à des jeunes – des hommes mais aussi des femmes – de s’installer en tant que marin·e-pêcheur·euse pour pratiquer une pêche durable dans des conditions humaines et sociales positives, avec des valeurs. On veut aussi participer à la transition du secteur en accompagnant des professionnel·les déjà installé·es vers une pêche plus durable.
C’est la raison pour laquelle l’association Pleine Mer vient de lancer Mer de Liens. Comment ce projet est-il né ?
Depuis 2018, Pleine Mer milite pour la préservation de la pêche durable et pour encourager sa pratique. Vu qu’on n’est pas plus malins que les autres, on a regardé ce qui se faisait dans le domaine de l’agriculture. Depuis plusieurs années, beaucoup de sociétés foncières citoyennes se sont montées dans tout un tas de domaines, notamment dans le domaine agricole grâce à Terre de Liens [équivalent français du mouvement belge Terre-en-vue, NDLR]. Et donc, on s’est beaucoup rapprochés de Terre de Liens pour voir comment adapter leur système au milieu maritime.
Concrètement, vous proposez aux citoyen·nes d’acquérir des bateaux et de les mettre à disposition de pêcheur·euses, c’est bien cela ?
En fait, Mer de Liens et la ou le pêcheur choisi vont créer ensemble une société, et c’est cette société qui sera propriétaire du bateau. Chaque citoyen·ne qui aura investi en sera actionnaire, tout comme la ou le pêcheur. Les parts de ce dernier dans la société pourront varier en fonction de ses capacités financières mais, l’idée, c’est qu’il investisse aussi.
La finalité de ces sociétés de pêche ne sera pas lucrative puisque vous vous ancrez dans l’économie sociale et solidaire.
Effectivement, elles seront agréées comme entreprises solidaires d’utilité sociale [l’équivalent de l’agrément belge comme entreprise sociale, NDLR]. Chaque euro investi financera la défense et la sauvegarde de la pêche durable.
La contrepartie pour disposer du bateau, c’est le respect d’un cahier des charges. Ce sera plutôt une liste de grands principes un peu vagues, ou une série de règles qui risquent de ne pas couvrir toutes les situations ?
Tous les projets d’installation seront analysés au regard de notre cahier des charges, qui contiendra de grands principes sur la durabilité au sens large : économique, sociale et environnementale. On va mettre en place un comité technique et scientifique, qui rendra un avis. Chaque société élira aussi un comité maritime d’utilité sociale, qui sera chargé de réfléchir et de s’actualiser sur les enjeux liés à l’économie sociale et solidaire.
Allez-vous interdire explicitement certaines techniques de pêche ?
Non, mais dans les modélisations qu’on a faites, ce sont plutôt des ligneurs, des fileyeurs, des caseyeurs et des plongeurs qu’on a prévu d’installer [c’est-à-dire des bateaux pratiquant des techniques de pêche dites passives, à l’aide d’engins qui ne bougent pas ou très peu, NDLR].
Il n’y aura pas de limites par rapport à la taille des bateaux ?
La taille n’est pas un critère. Certains bateaux mesurent plus de 12 mètres et pratiquent une pêche qu’on pourrait considérer comme durable. Parfois, quelques mètres de plus permettent d’améliorer le confort à bord. Évidemment, face à un bateau de 80 mètres, il n’y a pas de question à se poser : c’est de la pêche industrielle.
Pour acquérir les bateaux, allez-vous vous aligner sur les prix du marché, au risque de participer à la spéculation ?
Je pense qu’on passera surtout par le bouche-à-oreille pour trouver les bateaux. Si ceux-ci sont si chers, c’est aussi parce que, en France, les pêcheur·euses cotisent très peu pour leur retraite et comptent sur la vente de leur bateau. On va essayer de leur offrir un prix juste, mais sans faire le jeu de la spéculation.
Ne craignez-vous pas de ne trouver aucun·e vendeur·euse intéressé·e ?
Non, au contraire. Il n’y a aucun·e pêcheur·euse qui vend son bateau à une grosse entreprise de pêche industrielle par plaisir. Donc si on arrive à offrir un prix intéressant, je pense que beaucoup seront ravi·es de se tourner vers Mer de Liens parce que ces personnes sauront qu’avec nous, le bateau sur lequel elles ont passé pas loin d’un quart de leur vie va continuer à naviguer, à être implanté dans un port.
En parallèle, vous allez devoir convaincre des jeunes de se lancer dans le métier sans être entièrement propriétaires de leur outil de travail. Mais ce sera peut-être plus facile que dans le milieu agricole, où le lien affectif avec les fermes est extrêmement fort…
Ce sera tout de même un gros enjeu. Certains passent quasiment autant de temps en mer que chez eux. Une pêcheuse me racontait que son bateau était un peu comme son enfant : elle se réveillait la nuit pour lui s’il y avait une tempête, elle y pensait régulièrement… On va devoir démontrer que, en pratique, ne pas être propriétaire à 100% ne change rien, si ce n’est le fait d’être associé avec une société dont il faudra respecter les valeurs. Une fois que cette non-propriété sera admise dans le milieu, ça devrait rouler.
Avez-vous déjà des retours du terrain ?
On a fait pas mal de déplacements pour se faire connaître, notamment dans les ports bretons et normands. Les retours sont plutôt positifs. Beaucoup se réjouissent de voir l’émergence d’une structure pour aider à acheter un bateau de pêche. Il y en a qui sont heureux de voir qu’on se retrousse les manches pour la pêche durable. Certains nous disent aussi qu’ils auraient aimé bénéficier d’un accompagnement à leurs débuts, comme nous le prévoyons. D’autres sont plus dubitatifs. Ce sera à nous de faire nos preuves. De toute manière, la première année, si on installe trois sociétés de pêche, on sera déjà extrêmement content.
Et du côté de la mobilisation citoyenne ? Vous allez devoir convaincre des personnes qui n’habitent pas forcément à la mer, qui ne vont pas forcément bénéficier directement des produits pêchés par « leur » bateau. Cela semble plus compliqué que pour une ferme implantée dans un village.
On va quand même pouvoir mobiliser les communes du littoral. Mais, pour moi, recréer le lien entre les pêcheur·euses et les citoyen·nes pourrait justement être l’avantage de Mer de Liens. Mine de rien, la population commence à être sensibilisée aux enjeux liés à l’environnement marin, à la protection des océans et à l’importance de la pêche durable. Nous allons lui offrir une manière d’agir.
Le premier bateau estampillé Mer de Liens, c’est pour très bientôt alors ?
On va lancer notre première levée de fonds citoyenne au mois d’octobre pour acheter un premier bateau de pêche à partir de janvier 2026. L’idée est d’avoir ensuite un peu de temps pour réaliser les éventuels travaux nécessaires afin de lancer notre premier·ère marin·e pêcheur·euse en mer durant le printemps 2026.
Pourra-t-on participer à votre levée de fonds depuis la Belgique ?
Bien sûr ! La seule différence pour les personnes qui ne sont pas fiscalement domiciliées en France, c’est qu’elles ne pourront pas bénéficier d’une réduction d’impôt.
Si Mer de Liens a vu le jour, c’est parce que l’Union européenne et les États échouent à réguler la pêche. Mais on imagine difficilement que tous les bateaux de pêche puissent un jour être rachetés par des citoyen·nes. Sur le long terme, est-ce vraiment une solution ?
Vous avez raison. Si on met en place ce modèle citoyen et solidaire, c’est parce que, de fait, rien n’est fait pour essayer véritablement de préserver et d’encourager la pêche durable. Si on veut que les choses bougent, il faut créer et faire émerger des mouvements citoyens. Mais je pense qu’il faut le faire en parallèle d’un travail de lobbying et de plaidoyer. C’est ce que Pleine Mer va s’efforcer de continuer. Pour nous, l’un ne va pas sans l’autre. Une initiative comme Mer de Liens peut encourager les États à légiférer : plus on est nombreux·ses à montrer que la pêche durable nous tient à cœur, plus les instances démocratiques voient que c’est un vrai sujet. Le but étant bien de tendre vers un système qui régule la pêche et encourage la transition vers une pêche durable.
Il y a tant d’autres secteurs dévorés par le grand capital. Considérez-vous Mer de Liens comme un projet réplicable pour maintenir malgré tout un petit tissu d’entreprises vertueuses, qu’il s’agisse d’une société de pêche, d’une ferme, d’une épicerie de quartier ou de tout autre chose ?
Carrément ! En France, il existe aussi des foncières citoyennes dans le domaine de l’immobilier, dans le domaine forestier… Le domaine de la pêche est l’un des rares qui manquait encore !
On vous en a déjà parlé
Elle a fait la une de notre 20e numéro. Fin 2024, notre enquête sur la pêche locale révélait combien le secteur s’industrialise. Alors que la Belgique comptait 121 navires de pêche maritime professionnelle il y a 20 ans, il n’en reste plus que 55. Des bateaux plus gros et plus puissants, qui se disputent une ressource en sursis puisque le volume de poissons que ceux-ci débarquent a lui aussi fondu de moitié.
Notre enquête alertait en particulier sur une technique de pêche : la pêche à la senne démersale, également appelée « flyshoot » au plat pays. Seul un navire actif battant pavillon belge est équipé pour la pratiquer. Mais les Néerlandais·es, les Français·es et les Anglais·es ne se privent pas pour sillonner la mer du Nord et la Manche – en ce compris leurs aires dites protégées situées dans les eaux belges ou avoisinantes – avec leurs engins dévastateurs.
Imaginez : un seul coup de filet ratisse en moyenne 3 km² de fonds marins. Comme les animaux ciblés sont principalement des poissons pour lesquels l’Union européenne n’a fixé aucun quota, des populations entières sont menacées. Et si un poisson doté d’un quota se retrouve agonisant parmi les prises, il suffit de le rejeter par-dessus bord ni vu ni connu, ou de le vendre au noir.
Depuis la publication de ce dossier, s’est tenue en juin la troisième conférence des Nations Unies sur les Océans (Unoc). On aurait espéré un tournant historique pour protéger la vie sous-marine qui peut encore l’être. Il faudra se contenter de saluer la prochaine entrée en vigueur du traité sur la haute mer, qui vise à mieux protéger les eaux internationales mais qui aura peu d’impact sur la pêche car l’essentiel des ressources halieutiques se concentre dans les zones maritimes qui relèvent de la souveraineté des États côtiers.















