Dans sa chronique, Manoëlle Vanschepdael, paysanne à la Ferme de l’Abreuvoir, près de Tournai, nous emmène cette fois dans son jardin. Un espace nourricier, bien sûr, mais surtout un lieu de liens, de sensations et d’apprentissages. Elle en profite pour vous faire un aveu.
Condition paysanne | Chronique | Manoëlle Vanschepdael
Juin au jardin, sinon rien ! Ce pourrait être un ancien dicton populaire. C’est mon credo à moi. En juin, je passe du temps au potager, car mon expérience m’a montré qu’en Ardenne, c’est le moment ou jamais. Loin d’être une contrainte, c’est avant tout un plaisir. S’il m’était ôté la possibilité de cultiver un jardin potager, il me manquerait une part importante de mon être au monde. C’est un lien vital, écologique.
Inspirée par la pensée de la philosophe Myriam Bahaffou1, j’ai fait l’exercice de recenser toutes les expériences irréversibles qui me relient à mon jardin. Mes souvenirs les plus anciens me parlent de l’odeur d’Ulysse, le cheval de trait, que mon père attelait pour ramasser les pommes de terre ; des petits pois croquants sur lesquels nous nous jetions, mes sœurs et moi, à notre retour de vacances ; des groseilles par milliers, qui tachaient nos joues et nos vêtements ; des paniers en osier que ma mère remplissait de haricots verts ; de la soupe à l’oignon qui mijotait lentement sur le poêle à bois…
Plus tard, c’est Gaëlle, ma colocataire de Vieusart, qui m’a rebranchée au potager, alors que ma vie d’étudiante m’en éloignait. Puis il y a eu le jardin de Sabine à Buissonville, et toute la joyeuse bande d’agronomes-musiciens qui s’essayaient à la permaculture ; celui d’Ambly – mon premier jardin à moi toute seule – et enfin celui que j’ai repris de mes parents, que je cultive aujourd’hui, bénéficiant d’une terre fumée depuis plusieurs décennies. À mon tour, je sème des petits pois que mes enfants me laissent rarement le temps de récolter !
Par contre, la première tomate-cerise, c’est pour moi : en cachette, je la fais exploser dans ma bouche, et cette explosion de saveurs me procure un orgasme gustatif à part entière ! Mon jardin, ce sont aussi les tripes verdâtres des limaces qui se répandent lorsque je les tranche une après l’autre, avec un plaisir sadique et un brin coupable ; les nuages de syrphes butinant les poireaux montés en fleurs ; les splendides chenilles de machaons, sur les fanes des carottes en fin de saison ; la saveur des « Weck » de ratatouille que je dégoupille les soirs d’hiver ; le « bloup » de la choucroute qui fermente dans ses pots…
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Mon jardin est bien plus qu’un garde-manger. C’est un endroit où je prends mon pied, un lieu de sensations, de connexion, de relations, d’échanges, de vie grouillante et insaisissable. C’est un petit paradis qui me demande de l’humilité, de la sobriété, de l’écoute et du respect. C’est une entité en soi, dont je ne suis qu’un maillon : ni propriétaire, ni gestionnaire, ni exploitante. Non, je n’exploite pas mon jardin potager, pas plus que les paysans n’exploitent leurs terres. C’est la grande différence qui s’opère entre ces derniers – qui habitent un pays – et l’industrie de l’agro-business, qui pille la Terre.
Cette industrie reproduit les mêmes mécanismes qui sont à l’œuvre dans notre société capitaliste et patriarcale. Elle arrache les forêts, défriche les incultes, colonise la moindre parcelle, privatise, draine les eaux, irrigue à tout va, dresse le sauvage, gave, assassine à grand renfort de chimie, impose des calibres, modifie génétiquement… Cette industrie procède à l’extinction tout à la fois du vivant et des savoirs paysans, des modes de relation, des manières de faire famille avec cette terre dont nous faisons intrinsèquement partie.
Aujourd’hui, il me semble urgent et nécessaire de regarder en profondeur les logiques mortifères que le complexe agro-industriel2 tente d’imposer à tous et partout. Ces logiques participent et prolongent le vaste projet de colonisation du monde par l’homme blanc. Ni plus, ni moins. Or, d’autres relations au monde existent et sont possibles, non pas basées sur un « désir-conquête », mais bien sur un « désir du vivant ». Des relations multiples où nous ne serions plus les maîtres, mais bien les gardiens3. C’est un changement radical de posture et de projet politique. C’est celui qui sera au cœur de la Petite Foire Paysanne qui se tiendra à Tournay, près de Neufchâteau, les 25 et 26 juillet prochains.
J’espère vous y retrouver pour rêver, fêter, construire et défendre notre droit commun à habiter joyeusement ce vaste monde !
1 Lire Myriam Bahaffou, Éropolitique. Écoféminismes, désirs et révolution, Lorient, Le passager clandestin, 2025.
2 Le concept de complexe agro-industriel a été théorisé par L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire, Paris, Seuil, 2021.
3 Devenir gardienne du sanctuaire, selon le puissant enseignement de Laurent Huguelit, Mère. L’enseignement spirituel de la forêt amazonienne, Vanves, Mama Éditions, 2019.















