Captages eau Wallonie
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Protection des captages d’eau : des chiffres qui révèlent une dramatisation et un blocage politique incompréhensibles

Le blocage perdure concernant la protection des captages d’eau par rapport aux pesticides. Toujours aucun accord sur la table du gouvernement wallon. On se souvient qu’en janvier, la Fédération des jeunes agriculteurs (FJA) dénonçait un « sacrifice » au nom de l’environnement. Tchak a obtenu le nombre d’hectares concernés par les éventuelles mesures. Le chiffre questionne la dramatisation. Et plus globalement l’attentisme politique.

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Chronique | Yves Raisiere, journaliste

Bobard. Terme familier. Propos fantaisiste. Ceux dont il est question dans ce numéro sont signés par la Fédération des jeunes agriculteurs (FJA).

Le 15 janvier dernier, à Namur, elle appelait au rassemblement devant le cabinet d’Yves Coppieters (Les Engagés), ministre wallon de l’Environnement. 

Point de friction : la protection des captages d’eau, qui vise à garantir, via l’interdiction d’épandage dans un périmètre proche, la qualité de l’eau potable, dont près de 80 % proviennent des nappes souterraines. Or, près de 40 % d’entre elles n’atteignent pas le bon état chimique. En cause, la percolation des nitrates et des pesticides d’origine agricole. 

Cet article est publié dans le tout nouveau numéro de Tchak (printemps 26), dans “Le bobard”, une chronique d’humeur/regard.

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1,6% de la surface agricole

Venons-en au fond du sujet. « Protéger l’eau, oui ! Sacrifier l’agriculture, non ! » ; « Prendre des décisions politiques sur unique conviction idéologique, ce n’est pas constructif » ; « On ne mourra pas en silence »… 

Le jour de la manifestation, les slogans de la FJA frappent les esprits. À l’analyse, ils ne tiennent pas.

Examinons d’abord les chiffres. Selon le cabinet Coppieters, les surfaces alimentant les nappes couvrent environ 60.000 hectares en Wallonie. Mais elles ne présentent pas toutes le même niveau de risque.

Ainsi, les mesures visent prioritairement les zones IIa, où la pollution peut atteindre le captage en moins de 24 heures, et les zones IIb karstiques, où l’infiltration survient en moins de 50 jours. 

D’après le cabinet du ministre, 737 zones de prévention potentielles ont été recensées, et 451 sont déjà arrêtées par la législation. Elles représentent environ 11.800 hectares, dont près de 8.090 de terres arables. Soit 1,6 % de la surface agricole utile wallonne. Difficile de parler d’un sacrifice.

Une idéologie unique? Pas du tout

Affirmer que le projet de protection des captages reposerait sur une unique conviction idéologique ne résiste pas, non plus, à l’examen.

En 2025, le Parlement wallon a organisé plusieurs auditions consacrées aux pesticides et à leurs enjeux sanitaires. Scientifiques, hydrogéologues, distributeurs d’eau et associations environnementales ont dressé un constat convergent : dans plusieurs masses d’eau souterraines, les nitrates dépassent les seuils admissibles et des résidus de pesticides – ainsi que leurs métabolites – sont régulièrement détectés dans les captages.

De leur côté, les distributeurs d’eau ont rappelé que la dégradation de la ressource impose des traitements toujours plus coûteux répercutés sur la facture des usagers. 

Au final, un consensus s’est dégagé : prévenir la pollution coûte moins cher et protège plus durablement la ressource que la traiter une fois contaminée. 

Mourir en silence? Pas vraiment

« On ne mourra pas en silence », clame enfin la FJA.

Personne ne le demande. L’agriculture occupe une large place dans l’espace médiatique. Et selon un Eurobaromètre spécial (2025), 94 % des Belges la jugent importante pour l’avenir. D’autres sondages indiquent même que 88 % des Belges respectent les agriculteur·ices.

Par ailleurs, dans les zones de captage, les mesures reposent sur plusieurs leviers d’action. Le Blue Deal wallon finance l’encadrement technique et le développement de filières compatibles avec la protection de l’eau (environ 8 millions d’euros).

La Société publique de gestion de l’eau (SPGE) soutient, elle, l’évolution des pratiques par des contrats de captage. Elle peut aussi désormais financer la conversion au bio, avec une aide de 190 à 450 € par hectare pendant cinq ans. 

Ces dispositifs sont complétés par des aides de la Politique agricole commune (PAC), qui rémunèrent des pratiques durables. Le niveau des compensations est d’ailleurs en discussion avec les organisations agricoles. Celles-ci avaient aussi été entendues lors des auditions parlementaires.

Un blocage politique difficilement compréhensible

Pourquoi, dès lors, cette dramatisation ? Elle reflète une crise agricole profonde. Aux problèmes de rémunération s’ajoutent la pression foncière, les difficultés d’accès à la terre, la multiplication des normes, l’ultra-concurrence, les charges administratives, le tout alimentant un sentiment d’étouffement. 

Pareil récit s’explique aussi par la concurrence entre organisations professionnelles. En Belgique francophone, le paysage syndical agricole est fragmenté. D’un côté, la Fédération wallonne de l’agriculture, syndicat majoritaire. De l’autre, la FUGEA, plus critique sur le modèle agro-industriel. S’y ajoute l’UNAB, qui représente les agriculteur·ices bio.

Chaque structure doit démontrer sa capacité de mobilisation. C’est particulièrement vrai pour la FJA, historiquement liée à la FWA, mais qui a coupé le cordon ces dernières années. 

Ces constats révèlent finalement un paradoxe. La population soutient massivement ses agriculteur·ices, tout en réclamant une protection ferme de l’environnement et de la santé.

Pourquoi, dès lors, les pouvoirs publics tardent-ils tant à réorienter massivement les aides de la PAC vers des modèles plus agroécologiques ? Ceci alors que de plus en plus d’études scientifiques et d’agriculteur·ices indiquent que cultiver sans pesticides est faisable techniquement et économiquement ?

Vus sous cet angle, les « bobards » de la FJA tiennent moins de la manip’ que du symptôme d’un blocage politique… difficilement compréhensible.