Droit à l’aisance | Carte blanche | Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté
« Manger tous les jours, en principe trois fois par jour, ça vous semble normal. Mais beaucoup d’entre nous ont la dalle, la vraie dalle ! »
Brigitte et Yvette, témoins du vécu militantes au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) interpellaient récemment politiques et citoyen·nes venus débattre. Une des raisons de leur mobilisation : le droit à l’alimentation pour tous, le droit à une alimentation de qualité permettant aux personnes appauvries d’arrêter de s’épuiser à chercher des trucs et ficelles pour faire chauffer la marmite.
Cette carte blanche est parue dans le numéro 20 de Tchak.
« Certains doivent tendre la main pour manger, poursuit le duo qui endosse ce soir-là le rôle de porte-parole. Ils doivent aller chercher des colis alimentaires dans une association ou à la commune. Et doivent toujours se justifier. C’est anormal de demander la charité pour manger. On ne veut pas être des “assistés”. 24 boîtes de haricots verts en trois mois, ça ne va pas. Mais on n’ouvre pas trop la bouche. On a peur de ne plus rien avoir. Les colis, c’est comme des rustines ou des sparadraps. »[1]
Quelques mois plus tôt, Alain, lui aussi témoin du vécu militant, questionnait les présidents de parti avec le même type de propos : « Les gens devraient avoir l’argent pour acheter à manger librement en fonction de leurs besoins. Et, si possible, acheter des choses de qualité. On ne critique pas ceux qui organisent l’aide alimentaire, car ils font ce qu’ils peuvent. Mais l’argent devrait servir à produire de la bonne alimentation que tout le monde devrait pouvoir acheter ».
Le droit à l’alimentation de qualité qu’ils évoquent là concerne tant celles et ceux qui devraient pouvoir acheter leur nourriture à un prix raisonnable, que celles et ceux qui produisent et devraient pouvoir vendre le fruit de leur travail à un prix juste. Il s’inscrit dans une vision de société qui n’appauvrit pas et réduit les inégalités.
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Droit aisance
Éviter les discours violents
Pour le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, le combat contre les inégalités sociales se situe en effet avant tout sur le terrain des droits : les droits sociaux, les droits vitaux, peu importe leur qualification. Ils touchent au « droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille »[2] dans lequel il est question d’alimentation entre autres, mais aussi de logement, de soins médicaux, d’éducation, etc. Ces droits ont un rôle structurant et préventif. Loin d’une vision limitative ou restrictive qui semble avoir le vent en poupe, nous entendons ces droits de manière ouverte et englobante, solidement arrimés à leur reconnaissance comme fondamentaux.
Or, aujourd’hui, les vies des personnes appauvries apparaissent de plus en plus conditionnées, les populations de plus en plus dressées les unes contre les autres. La pauvreté se voit présentée comme la résultante d’une situation dans laquelle les pauvres se complairaient, voire dont ils feraient leur « métier ». Ces discours violents à l’encontre de catégories de la population, portant le drapeau de la méritocratie individuelle en étendard, occupent beaucoup – trop – les espaces publics et privés. Il nous semble assister à une dualisation croissante de la société dans laquelle s’affiche la conviction que se sortir des difficultés de la vie, et de la pauvreté, serait à la seule charge des personnes elles-mêmes. Et dépendrait de leur volonté individuelle. Ces orientations mettent à mal l’égalité et la solidarité garanties par des droits qui caractérisent notre démocratie. Celle-ci, dès lors, se disloque dangereusement.
Les discours qui clivent, provoquent des schismes entre proches, amis, voisins, collègues ou autorités, s’attachent à trouver des boucs émissaires, doivent être démontés. Il faut sortir des comparaisons (« Si je le fais, il pourrait aussi le faire ») et des mises en concurrence pour prendre la mesure des réalités de vie complexes et spécifiques dont les causes structurelles et durablement délétères sont à comprendre et à combattre. Cette société plus égalitaire et juste ne se construira pas à coups de récompenses pour celles et ceux que l’on jugera plus méritants, plus courageux, plus adéquats… Par contre, garantir du droit aux droits contribue à traverser la vie le plus heureusement possible, et le plus solidairement possible.
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Débattre d’un « droit à l’aisance »
S’il est un devoir et une absolue nécessité pour la démocratie et la paix sociale, c’est bien de créer les conditions pour que vivent l’égalité et la dignité de toutes et tous. Elles requièrent de se croiser, de se parler et de s’écouter, d’accepter d’apprendre l’un·e de l’autre, au-delà de la hiérarchisation des savoirs, de construire du commun à partir d’intérêts divergents, d’agir ensemble, de prendre le temps de l’écoute de celles et ceux dont on recale ou déconsidère bien souvent la parole et les savoirs.
Gageons qu’opérer ainsi renvoie au rang des idées fausses l’image de profiteuses et de profiteurs que certain·es sont tenté·es de coller aux personnes appauvries ; que cela amène à adopter des stratégies adéquates à mettre en œuvre et nommées dans un vocabulaire porteur de valeurs fondamentales pour les populations appauvries. Nous pensons ici en particulier à la notion de « droit à l’aisance ».
Cette formulation d’un « nouveau » droit, issue d’un travail avec des témoins du vécu militant·es du RWLP, renvoie au besoin de ne plus vivre dans la recherche de solutions quotidiennes qui provoquent angoisse, stress, inquiétude, usure, fatigue, maladie, isolement et désespoir. Le « droit à l’aisance » peut peut-être sembler incongru et susciter l’incompréhension. Mais nommer un droit « coupole » de cette façon-là dit un fait essentiel aux yeux de nos témoins du vécu et militant·es : que les droits vitaux – logement-eau-énergie, alimentation, enseignement, mobilité, services à la petite enfance, santé, etc. – ne soient plus une inquiétude permanente, étouffante.
Il souligne ainsi l’importance de disposer de « libertés dans la tête », d’accéder à « l’amplitude de la vie », de quitter la peur pour se projeter dans l’avenir, de faire des projets, d’oser des changements… et de ne plus être englouti par la débrouille de la survie.
Sur la scène du Théâtre royal de Namur, devant une salle comble, à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre la pauvreté (2024), Mandy s’exprimait au nom des témoins du vécu militant·es pour décrire leur conception du droit à l’aisance : « L’aisance, c’est avoir plus de moments de bonheur dans un monde meilleur. C’est aussi le droit d’avoir le choix. Le droit à l’aisance, c’est aussi ne pas devoir s’inquiéter et se sentir le droit d’être pris en considération, d’être écouté et entendu par les décideurs. Avec plus d’aisance, les droits que nous avons acquis nous protégeraient mieux et nous rassureraient sur le lendemain. »[3]
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Droit à l’aisance
Un devoir de la collectivité
Le droit à une alimentation choisie, accessible, durable et de qualité s’inscrit dans cette perspective de droit à l’aisance. La honte de devoir s’alimenter via des aides charitables, la négociation constante entre les essentiels (se soigner ou se nourrir, préparer la collation pour les enfants ou manger soi-même à sa faim…), la culpabilité de devoir tendre la main bouffent et étouffent. C’est extrêmement dégradant pour les personnes de ne pas être en capacité d’être libres dans leur alimentation, alors que manger et faire à manger pour et avec les siens touche à l’intime, à la dignité humaine. Inscrire cet acte quotidien dans le droit à l’aisance est donc une évidence. Se relier, consommateurs et producteurs, autour d’expériences travaillant à la fois accessibilité et prix juste, et innover ensemble, participent à nourrir ce droit.
Lorsqu’il est question de droits, souvent des voix s’élèvent pour y opposer des devoirs. Nous rejoignons l’ancien délégué général aux droits de l’enfant, Bernard Devos, qui réinscrivait les devoirs dans la collectivité parlant du « devoir de la collectivité d’apporter non seulement ce qui est nécessaire pour vivre décemment, mais également d’apporter du temps pour s’épanouir, pour s’enrichir les uns les autres »[4].
Bénéficier de droits vient du cadre collectif auquel tout le monde devrait participer à la hauteur de ses moyens, et dont tout le monde devrait bénéficier à la hauteur de ses besoins. Ainsi, c’est dans le renforcement de la sécurité sociale, des services publics et de l’action associative que ce droit à l’aisance se déploiera. Se passer des apports des premières et premiers concernés par la vie dans le trop peu de tout serait une erreur majeure de la part du législateur, dès lors que les autorités publiques font le choix d’une société juste, égalitaire, démocratique et pacifiée.

[1] Prises de parole lors du Débatorium organisé par le RWLP (25 avril 2024).
[2] Article 25 de la Déclaration universelle des droits humains.
[3] Pour réécouter cette prise de parole en entier : www.radio.solidarite.tv/ (replay du 17 octobre 2024).
[4] « Dans le vif du sujet. Rapport relatif aux incidences et aux conséquences de la pauvreté sur les enfants, les jeunes et leurs familles » (novembre 2009).
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