Pesticides Agriculture
Bruno Schiffers. © Philippe Lavandy

Pesticides : pas de débat sans les citoyen·nes

L’évaluation des risques – environnementaux et sanitaires – de l’usage des substances chimiques en agriculture doit intégrer la participation citoyenne et la délibération démocratique, plaide Bruno Schiffers dans cette carte blanche. Professeur et responsable de Laboratoire de Phytopharmacie de Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège) jusque fin 2018, il est aujourd’hui professeur invité à l’UNamur en santé environnementale.

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Carte Blanche | Bruno Schiffers

Sécheresses, ravageurs, maladies : hier, les paysans affrontaient les caprices de la nature. Aujourd’hui, ce sont les pesticides, engrais et biotechnologies qui posent de nouvelles menaces, invisibles, diffuses, parfois irréversibles. 

Alors, quelques questions s’imposent : 

  • Cultiver l’abondance et semer le risque : jusqu’où pouvons-nous accepter que la production agricole mette en jeu notre santé, notre environnement… et l’avenir même des générations futures ?
  • Les bénéfices attendus de la technologie peuvent-ils justifier une prise de risque dont nous ne maîtrisons ni l’ampleur ni la durée ? 
  • Le débat sur ce qui est un risque acceptable peut-il rester l’affaire des seuls experts et politiques… sans que les citoyens y reprennent toute leur place ?

Comme l’avait anticipé Hans Jonas (1979)1, les technologies modernes engagent la survie de l’humanité. Le défi contemporain n’est plus seulement de gérer les risques au coup par coup, mais de repenser nos modes de production, nos modèles agricoles et nos choix énergétiques à l’aune d’une éthique de la responsabilité. Celle-ci implique :

  • De ne pas transférer les risques d’une génération à l’autre ;
  • De réduire les inégalités face à l’exposition aux dangers ;
  • De réhabiliter des pratiques agricoles durables et respectueuses des écosystèmes ;
  • De construire une gouvernance des risques transparente, participative et démocratique.

Le principe de précaution ne résout pas toutes les tensions

Face aux incertitudes, le principe de précaution s’est imposé comme un garde-fou indispensable. Mais il ne résout pas toutes les tensions : d’un côté, les promoteurs de l’innovation dénoncent un frein au progrès ; de l’autre, les défenseurs de la santé et de l’environnement rappellent la nécessité d’agir avant qu’il ne soit trop tard. 

Les débats sur les OGM, le glyphosate, les néonicotinoïdes ou les PFAS montrent à quel point la gouvernance des risques est devenue un champ de bataille entre intérêts économiques, expertise scientifique, mobilisations citoyennes et décisions politiques. La « risk governance » (Renn, 2008)2 propose un cadre qui dépasse la simple évaluation scientifique en y intégrant la participation citoyenne et la délibération démocratique. C’est une voie possible et souhaitable pour réconcilier science, politique et société.

Ainsi, l’étude des risques engendrés par le modèle agricole actuel n’est pas seulement une analyse technique : elle devient une clé de lecture de nos sociétés, de leurs choix collectifs et de leurs contradictions. Elle invite à construire une nouvelle culture du risque, fondée sur la précaution, la justice et la responsabilité, condition indispensable pour préparer un avenir viable.

Ces risques sont marqués par un caractère global et irréversible

Cependant, les défis d’aujourd’hui dépassent largement la question des seuls pesticides. Le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, les polluants éternels (PFAS, microplastiques), les risques sanitaires mondiaux (explosion des maladies chroniques et des troubles du comportement, régression de la fertilité humaine, pandémies) posent des questions inédites d’acceptabilité et de responsabilité. Ces risques, tels ceux liés à l’agriculture conventionnelle, sont marqués par :

  • Leur caractère global et irréversible ;
  • Leur dimension intergénérationnelle (les choix d’aujourd’hui conditionnent l’avenir des générations futures) ;
  • Leur injustice sociale (les plus vulnérables sont souvent les plus exposés).

En définitive, parler du risque agricole et environnemental, ce n’est pas seulement évoquer une donnée technique. C’est interroger les choix collectifs qui organisent notre rapport au monde, aux autres et aux générations futures. La culture moderne du risque s’est longtemps construite sur l’idée que la science et la technologie permettraient de maîtriser les dangers.

Mais l’expérience accumulée – pesticides, nucléaire, OGM, PFAS, climat – montre les limites de cette croyance. L’enjeu aujourd’hui est de reconstruire une culture du risque fondée sur trois principes :

  • La précaution, face à des incertitudes irréductibles ; 
  • La justice, pour que les coûts ne soient pas supportés par les plus vulnérables ; 
  • La responsabilité, pour préserver les conditions d’existence des générations futures.

C’est à cette condition que nos sociétés pourront répondre aux défis d’une époque où, plus que jamais, la manière dont nous produisons, consommons et décidons détermine l’avenir de l’humanité et de la planète.


  1. Jonas, H. (1979). Das Prinzip Verantwortung: Versuch einer Ethik für die technologische Zivilisation. Insel Verlag. [Trad. fr. : Le principe responsabilité. Flammarion, 1990]. 

2. Renn, O. (2008). Risk governance: Coping with uncertainty in a complex world. Earthscan.