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« Le vrai problème n’est pas le Mercosur, mais notre système agricole »

Arboriculteur et agronome installé en France, à la lisière de la Gaume, Thierry Heins restaure des vergers hautes tiges et sauvegarde des variétés fruitières anciennes. Aux Vergers d’antan, sa ferme, il associe production, biodiversité et transmission des savoirs. Il plaide pour une agriculture plus robuste, moins dépendante des logiques industrielles. 

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Carte Blanche | Thierry Heins, Les Vergers d’Antan

Les manifestations des syndicats agricoles contre le Mercosur sont légitimes sur plusieurs points, notamment sur le plan des clauses miroirs ou la mise en place de prix planchers. Toutefois, elles ne suffiront pas à sauver un modèle agricole qui doit évoluer.

Le cœur du problème réside dans le fonctionnement des aides de la PAC, qui devraient devenir plus redistributives.

Thierry Heins aimerait voir les agriculteur·ices se mobiliser davantage pour une réforme de la PAC. © T.H.

Aujourd’hui, ces aides sont principalement attribuées à l’hectare. Ce mode de calcul favorise l’agrandissement des exploitations, au détriment de systèmes plus équilibrés.

Ces fermes toujours plus grandes nécessitent davantage d’intrants – énergie, matériel, engrais, pesticides, bâtiments – et deviennent, paradoxalement, de plus en plus fragiles.

Elles le sont déjà, et le seront encore davantage dans les années à venir. Nous privilégions la performance et le rendement, là où nous devrions avant tout chercher à construire des systèmes robustes.

Je suis sidéré par les discours de nombreux agriculteurs que je rencontre, engagés dans une véritable fuite en avant  »

Le rendement est devenu le maître mot, alors que la réflexion devrait porter sur la rentabilité. Or la rentabilité dépend à la fois des recettes et des dépenses. Il est aujourd’hui possible de vivre correctement de son métier d’exploitant si les charges et les choix d’investissement sont maîtrisés. Produire à tout prix n’a aucun sens. 

Sur ce plan, cessons de croire que les agriculteurs se sentent unanimement investis de la mission de « nourrir la planète ». Au risque d’en froisser certains, cette empathie est loin d’être généralisée, en particulier chez les exploitants les plus importants et souvent les plus virulents dans leurs revendications.

Ingénieur agronome, j’observe depuis plus de soixante ans les bouleversements de notre paysage agricole. Je suis aujourd’hui sidéré par les discours de nombreux agriculteurs que je rencontre, engagés dans une véritable fuite en avant : absorber le voisin, investir dans du matériel toujours plus sophistiqué. 

Le système agro-industriel actuel ne favorise absolument pas l’installation de nouveaux exploitants sur de petites structures, pourtant potentiellement rentables.

La situation est encore plus bloquée pour ceux qui ne sont pas issus du milieu agricole ou qui ne bénéficient pas d’un soutien familial. Si les terres pourraient théoriquement être redistribuées via la SAFER1, le cédant souhaite, lui, valoriser l’ensemble, avec des bâtiments et du matériel bien souvent surdimensionnés. 

Ce sont donc, une fois encore, les exploitations les plus grandes qui se portent acquéreuses. Nous allons ainsi vers des giga-fermes, à moins que la PAC ne change radicalement de cap en plafonnant les aides par exploitant et en remettant un revenu décent au cœur du système. Mais ne soyons pas naïfs : les lobbys agro-industriels s’y sont toujours opposés et continueront de le faire.

Dans ma région, on trouve désormais des exploitations
de 700 hectares. Leur cortège de destructions paysagères,
de pollutions et d’hyper-spécialisation les rend particulièrement vulnérables face à des accords comme le Mercosur. “

Les agriculteurs devraient se mobiliser pour une approche de la PAC fondée sur la rentabilité plutôt que sur la course au volume, et sur la robustesse pour redevenir moins sensible et dépendant des marchés. En fil conducteur, la diversification des productions et la création de nouvelles filières.

Le modèle devrait également rémunérer les services écosystémiques rendus par les agriculteurs, garantir des prix planchers et assurer l’application effective de la loi Egalim. Les consommateurs, eux aussi, devront accepter de payer leur alimentation plus cher.

Enfin, lorsque je constate la digitalisation des fermes, mon inquiétude ne peut que croître. Si ces technologies dites « 4.0 » promettent une précision accrue, elles réduisent en réalité l’emploi humain, augmentent les coûts d’investissement et enferment les agriculteurs dans une fuite technologique.

Ces exploitations deviennent extrêmement fragiles, dans un monde de plus en plus instable, marqué par une compétition féroce et des ressources de plus en plus limitées.

Exemple avec les méga-fermes qui se développent en France. Un chiffre suffit pour l’illustrer : une exploitation de polyculture-élevage de 260 hectares consomme plus de 35.000 litres de gazole par an.

Pourtant, on constate une accélération très nette du phénomène de concentration. On trouve désormais des exploitations de 700 hectares, avec leur cortège de destructions paysagères, de pollutions et d’hyperspécialisation qui les rend particulièrement vulnérables.

En définitive, nous devrions nous poser des questions fondamentales : quelles sont les véritables priorités de notre agriculture ? Que voulons-nous accomplir avec les ressources limitées dont nous disposons ? En poursuivant sur cette trajectoire, nous risquons de sacrifier l’essentiel au profit de solutions superficielles et de court terme.

  1. SAEFER : en France, organisme à but non lucratif agissant pour réguler le marché foncier rural et favoriser l’installation agricole.