Installée sur une ferme dans la Haute Cévenne d’Ardèche, Fanny Métrat milite depuis toujours. Féminisme, écologie, mouvement anticolonial, lutte sociale… Elle est de tous les combats car l’un ne peut avancer sans les autres. Rencontre avec l’une des porte-parole de la Confédération paysanne, un syndicat agricole français qui prône la solidarité entre les peuples.
Interview | Sang-Sang Wu, journaliste
Fanny Métrat, vous êtes devenue l’une des trois porte-parole de la Confédération paysanne. Votre comité national est actuellement composé à 50% de femmes et à 50% de jeunes. Qu’est-ce que ça change ?
On sent que le côté éducation populaire a vraiment pris le dessus depuis quelques années, et qu’il y a une nouvelle façon de militer au sein du syndicat. Nous, on aimerait bien sortir de cette histoire de leadership et de personnification, mais c’est malheureusement hyper compliqué. Les citoyens et la presse ont besoin d’une héroïne, d’un héros. C’est fou comme on est sorti·es d’un système plutôt pyramidal, très patriarcal, qui était aussi le reflet de ce qui se passait dans les campagnes.

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Longtemps, les femmes agricultrices ont en effet été chargées du travail invisible et peu valorisé dans les fermes. Et elles n’étaient que très rarement représentées dans les organisations professionnelles agricoles…
Oui, tout à fait. Mais je dois dire que c’est vraiment en bonne voie au sein de notre syndicat. Grâce à une nouvelle dynamique, aujourd’hui, dans les réunions, on sait qu’on ne prend pas la parole n’importe comment, ou qu’il est possible de vivre des moments d’émotion et d’écoute quand la situation est trop difficile. Il y a un truc qui a changé. Il faut dire que les femmes qui y sont, ce sont des jeunes qui savent où elles veulent aller. Elles ne sont pas juste là pour cocher la case « parité » et ont souvent un vécu féministe militant. Du coup, ça envoie !
On peut imaginer que cela ne s’est pas fait du jour au lendemain, et sans résistance ?
La transition n’a pas forcément été facile, mais on a maintenant acté la nécessité d’un changement dans nos fonctionnements. Parfois, ça râle encore mais ce n’est pas grave. Autant ceux qui sont contre cette évolution ont pu peser il y a quinze ans, autant ils sont minoritaires aujourd’hui. Et puis, il y en a qu’on a éduqués, qui se sont déconstruits, alors que c’étaient des paysans plutôt traditionnels qu’on n’aurait pas forcément vus comme étant des fervents défenseurs d’une vision féministe. Et tout ça, sans faire de prosélytisme.
En quoi la cause féministe est-elle fondamentale pour le monde agricole ?
De plus en plus de femmes acquièrent le statut d’exploitante. Auparavant, elles avaient soit des sous-statuts, soit pas de statut du tout. Pourtant, elles faisaient tourner la ferme. Et le monde rural, il faut le dire, est longtemps resté dans des fonctionnements du passé, avec une omniprésence du machisme. Pour exister en tant que paysannes, les femmes n’ont pas d’autre choix que de se bagarrer. Alors forcément, on doit le prendre en compte dans nos orientations et nos réflexions syndicales.
Est-ce que votre lutte syndicale dépasse les seuls enjeux agricoles ?
Oui. À la Confédération paysanne, on est un peu sur tous les fronts. C’est pour ça qu’on est hyper fatigués [elle rit]. Nous avons un projet de société avant tout. On se bat autant sur les enjeux sanitaires en agriculture que sur la politique agricole commune, les droits sociaux ou les questions environnementales. L’alimentation, c’est l’affaire de toutes et tous. On ne peut pas penser la souveraineté alimentaire de manière isolée, c’est une question globale. À l’heure actuelle, on représente moins de 400.000 travailleur·euses en France. Donc, si on ne tisse pas de liens et si on ne crée pas de rapport de force en alliance avec le mouvement social, on n’est rien. Notre combat se mène en convergence avec d’autres luttes. C’est une grosse différence avec les autres syndicats agricoles français.
Votre organisation revendique-t-elle l’intersectionnalité de la lutte, c’est-à-dire la nécessité de lier toutes les formes de domination et d’oppression ?
À la Confédération paysanne, on veut être un trait d’union : c’est important de pouvoir parler aux paysan·nes plus traditionnel·les, même ceux qui ne sont pas adhérent·es chez nous, tout en restant ouvert·es sur le reste du monde. Moi, je suis partie en Palestine en décembre dernier avec la Via Campesina pour défendre les paysan·nes palestinien·nes face à la colonisation israélienne. Mais ça ne m’empêche absolument pas de défendre les agriculteur·ices du cru dans leurs combats. On est aujourd’hui dans une société manichéenne où on est soit dans un camp, soit dans un autre. Alors qu’en réalité, il y a moyen d’être dans une vraie logique de solidarité et de résilience.
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