Dans la Sicile intérieure, une paysanne veut renverser les murs. Conservatrice, asséchée par le dérèglement climatique, et en proie à la fuite des jeunes, cette Sicile doit exister autrement. Donatella Vanadia le veut. L’éleveuse y met du sien. Elle s’y met tout entière, même. Ardente et obstinée.
Augustin Campos et Stefanie Ludwig, journalistes
Cet article a été publié dans le 19° numéro de Tchak (hiver 24-25). Vous allez pouvoir le lire en accès libre. Notre objectif ? Vous faire découvrir notre projet éditorial.
Bip. Bip. Bip. Bip. « Regarde-moi cette beauté ». Donatella Vanadia est fière et a le bras qui valse à travers la fenêtre, pointant des vaches grises qui défilent sur les blés bien trop dorés pour un début juin. Biip. Biip. Biip. Déjà récoltés, les épis, et bien trop maigres. Il a fait bien trop sec depuis trop longtemps. On n’a plus vu de vraies pluies depuis plus d’un an ici. Biiip. Biiip. En contrebas, on aurait dû apercevoir un ruisseau, mais à la place il n’y a que de maigres tiges assoiffées.
Biiiip. Le rappel de la ceinture de sécurité, détachée, de la vieille Fiat couine de plus en plus fort. Il accompagne partout Donatella, tous les jours. Dans les champs, à la fromagerie, aux réunions qui font vivre le territoire, à l’école agricole ou chez ses amies agricultrices avec qui elle promeut les circuits courts. Mais l’épaisse voix de cette éleveuse indocile le fait presque oublier. Ce n’est pas le genre d’alarme qui la fait tiquer. Il y a d’autres défis sur ces collines agricoles de Vizzini, plantées au beau milieu de la pointe sud de la Sicile. Ça tombe bien, « la meneuse d’une troupe de fous », ainsi qu’elle se nomme en s’esclaffant, vit pour ça.

« Perché è beautiful »
Cette troupe de fous, ce ne sont ni ses deux frères ni sa sœur avec qui elle partage la gestion de la ferme familiale bio depuis la fin des années 1990. Ni ces dizaines de tâches grises qui foncent direction la forêt d’eucalyptus. Ses bien-aimées vaches à viande Marchigiane. Ni d’ailleurs celles d’en face, de l’autre côté de la bande de goudron déglinguée. Les massives Modicane, race autochtone menacée, adaptées à un climat sec, reflets vermillon et lait « riche en graisse et en essences ».
Les fous, ils sont installés le long des routes alentours, qui mènent à une petite cité autrefois royale. Vizzini, capitale du fromage 2024 aux 5.600 âmes accrochées à leur colline, à 580 mètres d’altitude. Ils et surtout elles sont éleveurs ou éleveuses, bouchers, productrices d’oranges, maraîchers, céréalières et boulangères. Ensemble, ils ont sauvé l’école agricole de leur ville. « On s’y est tous inscrits en début d’année dernière, une folie ! ». 14 personnes. « L’institut allait fermer, il n’y avait que 5 élèves, se rappelle Donatella. Mais pourquoi fermer ici ? Je me suis dit : vous ne devez pas toucher à l’agriculture ! Elle est vitale pour la région. »
Ensemble, déjà, avec ses voisines, elles avaient monté un petit réseau informel de productrices locales. « Ensemble » est une bizarrerie, dans une Sicile entrepreneuriale adepte de la réussite individuelle. Très peu coutumière du modèle de la coopérative et des circuits courts. Une Sicile au proverbe limpide : « Les entreprises s’administrent à moins de trois, avecun nombre impair. »
Donatella, 51 années de divers engagements, inépuisable créatrice de liens, affronte ce vent de face. « Perché è beautiful. ». « Parce que c’est ça qui est beau. » De lutter. Elle adore placer des mots anglais au milieu de ses phrases, Donatella. Ses yeux marron brillent.
« Aujourd’hui, j’ai dû faire un PowerPoint ! Un PowerPoint ! », s’exclame-t-elle, rigolarde en ce dimanche matin, les deux mains cramponnées au volant. Elle-même n’en revient pas. Une drôle de vie, à toute berzingue. « C’est un volcan,dit Maria, son amie d’enfance, elle aussi éleveuse. Un point de référence pour ma fille [également inscrite à l’école agricole, NDLR], car elle est très engageante. »
Elle passe ses matinées en tant que vétérinaire, ses après-midi comme éleveuse-consultante-crémière dans la fabrique de fromage. Provola couleur jaune et ricotta au menu. Proposées seulement localement, comme les veaux à viande. Et ses soirées comme étudiante, donc, « de 16h30 à 21h30 » jusqu’à mi-juin dernier, avec le petit groupe qu’elle avait convaincu, un à un. « J’aime vivre pleinement mon existence. Naître plusieurs fois dans la même journée. »
Épuisée parfois, Donatella. Mais ardente. Et aidée par sa foi. Pour tenter de freiner l’exode rural. Car la Sicile se vide de ses jeunes, qui continuent de s’exiler dans le nord prospère du pays, ou à l’étranger. Entre 2019 et 2023, la plus grande île de la Méditerranée a perdu 1,93% de sa population. 438 entreprises agricoles en moins en 2022. Vizzini n’est pas épargné.

« Rester à la campagne signifie préserver la biodiversité »
Pour elle, l’abandon du territoire, c’est la mort de celui-ci. Surtout quand le réchauffement climatique frappe aussi fort à la porte. Dans sa ferme aux 250 vaches et veaux, elle a deux employés de l’autre bout du monde : ils sont Indiens. Faute de main d’œuvre locale. Il faut changer cela. « On a beaucoup œuvré pour convaincre les jeunes de s’inscrire l’année prochaine à l’école agricole. » Avec quel argument ? Redonner de la vitalité à ces monts isolés. « Il n’y a que l’agriculture ici, pas d’usine, pas d’industrie. » Ni de tourisme. Et une désertification galopante. Il a fallu démarcher sur tous les fronts. Réseaux sociaux, réunions, et la fête du fromage réunissant 30.000 personnes. Sa force de persuasion a payé. L’an prochain, il y aura 40 étudiants !
« Retourner à la campagne ou y rester signifie préserver la biodiversité et prendre soin de notre environnement, en cultivant et en vivant de ce que nous produisons », développe l’éleveuse-vétérinaire, assise à la table familiale. À l’angle de celle-ci, son petit frère Antonello va plus loin, alors que 57.000 hectares de terres siciliennes ont été ravagés par les flammes l’an dernier. Plus du double du reste du pays. « Là où il n’y a pas de culture, des friches s’installent, et en été, c’est un combustible pour les feux. Là où les animaux paissent, les incendies peuvent difficilement se propager. »
Cette année aussi s’annonce difficile. Donatella n’arrête pas de le répéter. Dans une Sicile en état d’urgence depuis mai, avec des restrictions d’eau pour un million d’habitants, la sécheresse est dévastatrice. « Il nous faut de l’eau. » Tous les agriculteurs implorent le ciel. Et l’île se réchauffe plus vite que le reste de l’Europe.
De début mai à fin septembre au moins, on sue à la ferme Vanadia. Tout autour, les réservoirs d’eau fondent comme neige au soleil. Donatella nous en montre un, là-bas, derrière les collines, direction Catane. Il n’est pas en si mauvaise condition, celui de Lentini : il est à moitié rempli. Dans le plus grand de Sicile, d’une capacité de 150 millions de m³ d’eau, il en reste moins de 5 millions. Une grande flaque.
La fratrie est inquiète, en ce repas dominical à l’aube de l’été. Assise à la droite de Donatella, sa mère octogénaire, Sebastiana, a le regard grave. Elle s’interroge : « Il n’y en a que pour le tourisme ici, mais que mangeraient les gens sans agriculture ? » Une référence à la primauté du tourisme en Sicile, bien que plus de la moitié des terres soient agricoles. Donatella est sur la même ligne. Elle vilipende la mondialisation « qui nous fait mal, à nous agriculteurs ».
Mais d’ici quelque temps, elle se verrait bien allier tourisme et agriculture dans sa ferme. L’un enrichirait l’autre. Et renforcerait la résilience de sa famille. Car en Sicile, les effets du dérèglement climatique sont aggravés partout en raison de la gestion catastrophique de l’eau par les autorités régionales depuis plusieurs décennies. Et en raison d’infrastructures vétustes (canalisations, barrages), plus de 50% de l’eau se perd.

Des vaches qui meurent, d’autres qui devraient être abattues
Que le temps des transhumances pluvieuses semble lointain, dans l’esprit encore vif de Sebastiana. De 1969 à 1984, elle n’était jamais sans son désormais défunt mari, Sebastiano. Ce père qu’admirait tant Donatella. « Qui a tout fait pour que nous, filles et garçons confondus, puissions étudier et acquérir des connaissances scientifiques dans notre pratique de l’agriculture, et innover. » À sa gauche, sa sœur Sara, éleveuse-professeure, et son frère Antonello, éleveur-nutritionniste, acquiescent. Ils se moquent gentiment de leur sœur « qui n’arrête pas ». Mais ils comprennent, aussi, l’importance de ses engagements.
Car la ferme vacille, après quatre années difficiles. Ses vaches qui ont besoin de 100 à 200 litres d’eau par jour ne boivent pas assez. Donatella gratte le sol sec, tout pâle. Elle a du mal à y croire, à chaque fois qu’elle revient ici. À l’orée du bois qu’elles débroussaillent, il n’y a plus d’eau. La mare qui les abreuvait est vide pour la première fois « en soixante ans ». « On n’a jamais vu ça ici ».
Les coassements des grenouilles et gazouillis des oiseaux lui manquent. Il n’y a plus que le silence. Et elle n’aime pas ça. Là où elle se sent le plus vivre, c’est au milieu des tintements des cloches de son troupeau. Entourée de semblables, aussi. « Moi j’aime être au milieu des gens, écouter, regarder, connaître, parler ».
À deux cents mètres de là, des tintements rompent le silence. Donatella marche très vite. Comme toujours. Depuis début décembre 2023, l’eau est acheminée là, dans une cuve métallique posée sous les arbres. Elles sont là, ses bien-aimées. Donatella les regarde avec des yeux complices. Des yeux tendres. Et puis elle montre le tuyau. Deux kilomètres de tuyaux installés à la va-vite. Et de l’eau pompée dans un puits dont le niveau ne cesse de baisser.
Plusieurs vaches sont mortes l’année dernière en raison d’un fourrage de piètre qualité mal digéré. Et une trentaine de bêtes âgées devraient être abattues dans les prochains mois. L’éleveuse ne veut pas trop en parler, de ça. Probablement parce que ça l’affecte. L’économie ne fait pas de cadeau. L’eau doit être donnée en priorité aux veaux, tellement maigres ces derniers mois qu’ils se vendent « 500 euros au lieu de 1.000 ».
L’autosuffisance en fourrage, elle, sur 200 hectares de terres trop peu productives cette année, est révolue. Donatella fait de grands yeux. 130. La botte de foin se paye 130 euros ! Contre 25 euros il y a quatre ans. 30.000 euros de foin sur l’année 2024. Quand les quantités de lait, transformées en fromage, ont diminué de 50%. Comment continuer ainsi ?
La résilience des agricultrices
De nombreuses exploitations sont menacées de faillite dès cette année. « Ce sont probablement les éleveurs qui subiront le plus vite les effets du changement climatique », prédit Giuseppe Amato, anthropogéographe et expert des questions hydriques depuis quarante ans au sein du mouvement écologiste Legambiente.
Mais l’éleveuse ne veut pas lâcher. Ce n’est pas son tempérament. Elle ne croit pas non plus qu’il faille diminuer la consommation de viande. « Contre-nature ». Elle parle « d’interrelation entre l’homme et son environnement ». Et de diversification, aussi, pour affronter le changement climatique. Bientôt elle fera des glaces. Surtout, la famille veut creuser deux petites mares pour stocker l’eau. Mais là encore, elle n’est maître de rien. « Seule la pluie peut nous sauver », dit Antonello, le benjamin. Sa sœur acquiesce. Sinon ? « Nous achèterons des chameaux. » Rires amers.
En attendant, Donatella a une autre casquette. Et elle croit beaucoup en celle-ci. Celle de coresponsable régionale de l’association italienne Donne in campo (Femmes dans les champs), qui promeut la coopération et la résilience des agricultrices. Elle loue la capacité à changer, à s’adapter, et à se diversifier des femmes.
Donatella cite des exemples d’agricultrices qui tiennent des exploitations bio, des fermes pédagogiques et des agritourismes, domaines très féminins en Sicile. « Nous avons compris que c’est lorsque nous travaillons en réseau que nous sommes particulièrement résistantes. »
Prochaine étape : lancer un marché de producteurs et productrices à Vizzini. Une petite révolution ici, dans un monde de l’élevage encore masculin, « parfois très moche, où chaque éleveur est l’ennemi d’un autre », selon Giuseppe Amato.
Un monde machiste que Donatella a dû affronter pour être respectée. Avec fierté. « Quand j’ai commencé, je sentais que les éleveurs se demandaient : mais elle sera capable de faire ce travail ? Et puis en peu de temps, ils ont compris. Ils ont dit : tu es une fille de l’art. »
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