Sur l’île d’El Hierro (Canaries), où il ne pleut pratiquement plus, un biologiste polonais intrépide veut capturer l’eau des nuages pour faire pousser des fruits, et en faire un exemple d’agriculture sans irrigation. Un véritable défi sur une terre lointaine et traditionnelle.
Grand reportage | Augustin Campos et Stefanie Ludwig, journalistes.
Ce matin-là, l’épais brouillard humide chargé de gouttelettes d’eau avait, comme à l’accoutumée aux aurores, recouvert la totalité des deux collines. Sur l’une d’entre elles, ne percent que les couleurs ardentes des habits de Michal Mos, biologiste d’origine polonaise, et les silhouettes flashy des agents du service Environnement du gouvernement insulaire, agrippés à la pente trempée.
Recroquevillés au-dessus des plants de hayas, les mains dans l’humus, tous s’attellent, après deux premières sessions en janvier, à la plantation d’une forêt d’essence autochtone.
Pour en arriver là, Michal Mos a dû longtemps patienter. Quatre longues années. C’est dire si, en ce début de matinée, sur son île adoptive d’El Hierro, bouillonnant d’idées nouvelles, le biologiste a souri en entendant le chef de l’équipe s’exclamer. « Il venait de débarquer, et il m’a demandé, étonné : » Je ne comprends pas ! Pourquoi ne plantez-vous pas des arbres fruitiers plutôt qu’une forêt ? » », nous rapporte le biologiste, mi-amusé, mi-incrédule.
La terre la plus australe du vieux continent
Cette remarque, il l’a si souvent entendue sur cet îlot des Canaries, terre la plus australe du vieux continent plantée au beau milieu de l’Atlantique, qu’il pensait ne plus devoir y faire face. « Planter une forêt ? C’est stupide, ici paissent nos vaches ! », s’exclamaient les éleveurs voisins.
De fait, pour les habitant·es de l’île, qu’avait à donner une forêt ? « Dans leur esprit, la priorité, c’est toujours qu’il faut pouvoir se nourrir ; et pour eux, la montagne et la forêt ne donnent pas à manger », avance Jose Javier Garcia, pépiniériste local qui fournit les plants pour la future forêt.
Sans doute est-ce dû aux traces laissées par les famines qu’a connues l’île au XXe siècle, conséquence notamment de sécheresses répétées, à l’origine d’une vague d’émigration massive, notamment vers le Venezuela. Une évidence en tout cas : le projet de verger biologique sans irrigation de Michal Mos, couplé à une forêt destinée à capturer l’eau des pluies « horizontales » frappant l’îlot pour la redistribuer, est précurseur ici. Une petite révolution.
« Je connaissais les jardins-forêt du Costa Rica, de l’Équateur ou du Brésil, ce n’était pas nouveau pour moi, contextualise le chercheur polonais. Et quand j’ai vu la structure et la topographie de l’exploitation, où l’eau joue un rôle important, en ayant en tête la capacité naturelle de la forêt à ralentir la circulation de celle-ci, j’ai tout de suite eu l’idée de lier le verger et la forêt ».

Quatre ans d’attente
Avec sa queue de cheval à toute épreuve, soigneusement attachée et ceinte d’un chapeau de cowboy, son inaltérable optimisme et ses confortables revenus, Michal Mos a donc, quatre ans durant, remué ciel et terre pour que son projet de forêt se concrétise enfin.
Les portes du service Environnement du cabildo — le gouvernement local — de l’île d’El Hierro, sollicité pour la planter sur les deux volcans pelés surplombant le verger d’avocatiers, de pruniers et de pommiers, ont tremblé chaque mois. Le téléphone a sonné chaque semaine. La même réponse est revenue sans cesse : « Si, si Michal, c’est une super idée ; la semana que viene, on s’en occupe ».
En se remémorant la scène, le Polonais se marre dans sa barbe bien taillée. Force est de reconnaître que son exploitation agricole, qui se veut résiliente, n’emballait pas grand monde sur une île pourtant peu épargnée par l’urgence climatique.
Durant ces années, les pluies verticales déjà rares se sont faites plus éparses encore sur El Hierro, tandis que l’île continuait d’importer pratiquement tout ce qu’elle consomme pour ses 8.000 habitants. Et de recourir massivement à l’irrigation. Notamment dans les plantations de bananes et d’ananas destinées à l’export, où l’on se soucie souvent peu d’économies d’eau (issue du dessalement) et où la bio reste très marginale.
Aujourd’hui, par contre, des formations à l’utilisation du goutte-à-goutte sont dispensées, selon David Cabrera, conseiller à l’Agriculture.
+++ Cet article est au sommaire du numéro 22 de Tchak (été 25). Vous allez pouvoir le lire en accès libre. Si vous l’avez trouvé intéressant, jetez un oeil sur l’encadré tout en bas. C’est important.
En 5 mois, 2.450 arbres ont ainsi été plantés
Au bout d’un certain temps, l’énergie folle du biologiste engagé sur divers fronts dans l’adaptation au réchauffement climatique, ovni sur cet îlot reculé et traditionnel, n’a plus suffi.
Depuis le conteneur de 15 m² où il vit avec sa compagne au nord de l’île, il a alors fait un pas de côté. Il s’est consacré à ses deux autres emplois à temps plein : prospère gérant d’une pépinière de miscanthus en péninsule, une sorte de bambou qu’il vend à des entreprises qui le transforment pour en faire du bioplastique, et chercheur sur la communication des plantes, associé dans différents projets à des institutions de renommée internationale.
Son administratrice, elle, n’a pas lâché le projet agricole, envoyant « chaque semaine un nouveau mail de relance ». Et soudain, en janvier 2025, les agents du service Environnement sont passés à l’acte, sans prévenir. Sans que le biologiste-agriculteur diplômé en sylviculture de longue date comprenne bien pourquoi.
Qu’importe ! Aujourd’hui, en un peu plus de cinq mois, 2.450 arbres ont ainsi été plantés sur les deux pentes des volcans qui surplombent l’exploitation, à 1100 mètres d’altitude, la tête dans les nuages. Soit un peu plus de la moitié des 3,5 ha dédiés à la future forêt.
Capturer les gouttelettes portées par les nuages
Venu pour planifier la suite des plantations de la forêt, Abel Hernandez, superviseur au service Environnement, voit d’un très bon œil l’ambition de Michal Mos : « C’est génial ce qu’il essaie de faire, ça devrait nous inspirer, nous, herreños, pour faire bien plus de projets en ce sens ».
Le regard plongé dans les prairies alentour, vierges d’arbres sur des centaines de mètres carrés au point qu’elles surchauffent en été, il explique néanmoins que « souvent, nous manquons de personnel et de moyens ».
En milieu de matinée, les gouttes déposées par la brume humide, ou « pluie horizontale », récurrente aux Canaries, ont séché sous un soleil déjà chaud. Les pieds trempés, mais enthousiaste, Michal Mos, qui a dépensé avec son associé « environ 10 000 euros par an » pour entretenir l’exploitation « expérimentale, et loin d’être rentable jusqu’à maintenant », a du mal à croire que sept employés s’affairent en ce moment même à la plantation.
« Qui, parmi les gens normaux de ce monde, n’aurait pas abandonné après autant de temps ? », interroge, rigolard, celui qui vit depuis huit ans sur l’île. L’homme détonne avec son pantalon rouge framboise, son pull orange et sa doudoune verte, au milieu de la trentaine d’avocatiers en fleurs, navigant à son aise d’un coin à l’autre du verger en fleurs.
Autour de lui, de chaque côté des arbres fruitiers plantés par l’ancien propriétaire, longtemps émigré au Venezuela, deux lignes d’hayas — Morella Faya, son nom scientifique — bien touffus avec leurs très fines feuilles, forment une multitude de petits bouquets. Ceux-ci capturent les gouttelettes portées par les nuages et poussées par les alizés.
Ce sont ces arbres endémiques de l’île, typiques de la laurisylve, une forêt humide subtropicale que l’on trouve sur les différentes îles de la Macaronésie, qui en plus de protéger du vent, alimentent en eau le verger, épaulés par l’eau récoltée sur le toit de la cabane adjacente.
« Ces arbres fonctionnent littéralement comme des filets : quand les nuages arrivent, les feuilles et les branches se couvrent de gouttelettes, qui glissent le long du tronc jusqu’aux racines, qui distribuent l’eau au sol », explique Michal Mos.
Il suffit de jeter un œil aux avocatiers les plus proches des hayas pour constater que ce sont, de loin, les plus fournis en fruits, bien que très abîmés par les vents surpuissants — 130 km/h — qui ont frappé l’île en décembre dernier.
Grand reportage | Avocats: des cultures qui assèchent le sud de l’Espagne
« L’avocat, un des tueurs de notre planète»
Malgré tout, les avocatiers sont bien moins productifs que dans les cultures irriguées, et avec des fruits bien plus petits. Et c’est presque tant mieux. « Il faut que ce soit ça, à terme, le nouvel avocat standard, car en ce moment ce fruit est l’un des tueurs de notre planète ! », jure Michal Mos, pour qui l’avocat issu de l’irrigation est une anomalie.
Conséquence de cette faible productivité, en attendant la forêt, le prix de ses avocats « respectueux des ressources en eau », qu’il envoie en petites quantités au Royaume-Uni et aux États-Unis, est très élevé : 50 € le kilo. Une démarche que soutient Marcos Tavio ; ce chef du seul restaurant gastro de l’île, 100 % bio et local — issu en grande majorité de sa propre exploitation —, et qui propose un menu végétal réputé, est un passionné d’histoire et d’archéologie.
Avec son menu en forme de « gisement archéologique », le restaurateur adhère totalement au projet de Michal, auprès duquel il se fournit déjà en avocats : « Son fruit raconte une histoire, celle des premiers habitants d’El Hierro. Ces populations berbères, qu’on appelait les Bimbaches, ont tout de suite dû affronter un problème majeur : le manque d’eau, raconte celui dont les ingrédients ont tous un lien avec l’histoire des Canaries. Dès lors, après avoir découvert ces nuages humides qui trempaient les arbres des sommets de l’île, ils se sont mis à planter de l’orge autour ».
Après la conquête espagnole, les habitants de l’île ont fait perdurer ces pratiques agricoles. « Michal fait donc aujourd’hui la même chose avec, entre autres, un fruit, l’avocat, qui a fait son apparition aux Canaries au XVIIe siècle. »

Un défi climatique de taille
Passés les pruniers déplumés, Michal Mos nous présente l’unique citronnier du verger actuel : « il produit 200 kilos de citrons par an sans irrigation ». Ses besoins en eau, bien moins importants que ceux des avocatiers, le rendent plus intéressant à terme, précise-t-il.
Méticuleux, il a installé des capteurs d’humidité sur tous les arbres fruitiers, sur lesquels il teste différentes techniques de paillage, dont une avec des palettes en bois. Il peut ensuite constater l’efficacité de ses méthodes.
Le chercheur a ainsi collecté de très nombreuses données climatiques sur El Hierro, grâce aussi aux cinq stations météorologiques professionnelles qu’il a installées en différents coins de l’île, dont l’une au-dessus de son exploitation. Ces investissements doivent lui permettre de « comprendre comment l’agriculture devrait ici se préparer face aux temps difficiles qui se profilent ».
Grâce aux data collectées par ses stations météorologiques — qu’il a proposées de partager avec le cabildo, sans succès —, Michal Mos a constaté que les étés « sont extrêmement chauds, le drainage de l’eau excessif, les vents très puissants, qu’il fait de plus en plus sec depuis cinq ans, et que les épisodes de calima — un vent chaud et chargé de sable venu du Sahara — sont bien plus nombreux désormais ».
Le défi climatique est de taille. Mais le chercheur a l’air de vivre pour ça. Peu importe l’immensité de la tâche sur une île lointaine, où l’approvisionnement en matériel et ressources est souvent onéreux, et où tout semble plus lent qu’ailleurs.
« J’ai découvert cette exploitation grâce à une amie, se souvient le quadragénaire. Elle m’avait appelé pour me dire qu’un beau terrain était en vente, et que je devais venir le voir. Dans un premier temps, je lui ai répondu que je n’étais pas intéressé, car je n’avais pas de quoi financer cet achat. » Et puis finalement, il y est allé. « Une fois-là, je suis tombé amoureux de cette exploitation ! »
Avec un associé, ils ont alors investi. « C’était l’opportunité de poursuivre au moins 15 ans de travail de quelqu’un qui était guidé par le même dessein écologique : récolter l’eau des nuages, et ensuite celle des arbres, pour faire de l’agriculture. Ce sont tous ces efforts que l’ancien propriétaire a mis dans cet endroit qui m’ont fait craquer ! ».
Sans forêt, le verger ne pourrait pas survivre
Pour rendre cette exploitation durable et résistante aux aléas climatiques, Michal Mos s’était fixé une condition avant de l’acheter : y associer les deux collines voisines, balafrées par l’érosion et aujourd’hui en cours de reforestation, ainsi que le terrain jouxtant les 1,2 ha de verger pour y planter un verger mixte, composé notamment de citronniers, et traversé par des doubles rangées d’hayas.
« Sans forêt, le verger ne pourrait pas survivre très longtemps », assure-t-il. Car là-haut, en été, la chaleur est assommante. Pour preuve : en 2024, quatre pruniers sont morts, n’ayant pas résisté à une sécheresse permanente. Le bois devrait servir de puits d’humidité, et y remédier.
Le biologiste espère pouvoir planter un deuxième verger d’ici trois ans. « Si tout se passe bien, il devrait être très productif ! ».
Avec l’aide, aussi, des abeilles

Les milliers d’abeilles de Monica Ojeda y contribuent déjà. Cette apicultrice originaire de Gran Canaria se réjouit de l’existence de cette exploitation. « Michal nous a beaucoup aidé, car il n’est pas du tout évident de trouver un espace non pollué par les pesticides sur l’île, où nous puissions mettre nos ruches pour produire un miel bio, de qualité », témoigne celle qui est aussi formatrice agricole pour le gouvernement local.
Avec son mari, elle cherche désespérément un terrain depuis de longs mois pour installer leur fabrique de miel bio. Selon elle, plusieurs agriculteurs qui souhaiteraient s’établir en bio ne parviennent pas, non plus, à trouver de terres. Se disant « très préoccupée » par les conséquences du réchauffement climatique sur l’île, la quadragénaire déplore « qu’il n’y ait pas d’inquiétude particulière, ici, pour les agriculteurs, ou de planification pour s’y adapter. Ici, l’esprit c’est plutôt de dire que l’année prochaine sera meilleure. »
Dans la pépinière de l’île qui fournit l’exploitation, et qui assurera l’irrigation des jeunes arbres « cinq fois par an, les premiers 24 mois, grâce à un camion de pompier anti-incendie », Jose Javier Garcia, son responsable, et fin connaisseur de la flore d’El Hierro, parle « d’une initiative qui fait que les gens d’ici, d’abord circonspects et partisans du “il faut voir pour apprendre”, commencent à s’y intéresser. Ils voient que les avocatiers donnent des fruits, ils en parlent entre eux, constate-t-il dans les cafés de l’île. L’idée va faire son chemin ! ».
Le voisin d’exploitation de Michal Mos, lui, l’a déjà promis : « Si tu réussis, je ferai la même chose ». Il pourra aussi s’inspirer du nom donné par le chercheur à son verger forêt. Hoya de dar, la vallée des dons de la terre.















