Entre gestes précis, fatigue des corps, dureté de la mise à mort et étrange humanité qui traverse le lieu, la photographe Gaëlle Henkens a passé une journée au Petit abattoir coopératif de Rhisnes. Elle y accompagnait la journaliste Clémence Dumont. Un reportage mis en mots et en photos dans le nouveau numéro de Tchak (printemps 26). Son portfolio, que nous publions en complément de notre grand reportage, n’est ni plaidoyer ni accusation. Plutôt une tentative de voir, de comprendre, et peut-être de mesurer ce qui se joue derrière un geste aussi banal que manger de la viande.
(Cette synthèse est signée par la rédaction)
Gaëlle Henkens, photographe | Carte blanche
Je mange peu de viande, mais j’en mange. Et je mange du poulet.
Cette affirmation, j’ai décidé de l’assumer en réalisant ce reportage sans faire de concession. Plans larges, gros plans, détails, mise à mort, j’ai tout photographié, près de 1800 photos.

Dès 6h30, j’ai enfilé une charlotte et un tablier blanc. Très vite, les plumes et le sang ont virevolté. L’expérience est physique avant tout : l’odeur, la chaleur, l’humidité, le regard, les gestes répétés, la proximité avec l’animal.
J’ai abordé le sujet par ses contours et me suis rapprochée progressivement du moment fatidique de l’abattage jusqu’à le photographier de près. Certaines images montrent donc frontalement la réalité, d’autres la suggèrent. Si je m’imposais de tout regarder, je savais que d’autres n’en auraient peut-être ni l’envie, ni la capacité. Il me semblait dès lors important de produire aussi des images plus silencieuses, moins saturées, qui laissent au lecteur la possibilité d’entrer progressivement dans cette réalité.
Au fil des heures, le nombre de bêtes mises à mort semble énorme, interminable. Et pourtant : 600 poulets par jour ici, contre 20 000 dans un abattoir conventionnel. C’est probablement là que réside l’utilité d’une telle confrontation avec le réel : non pas culpabiliser, mais mesurer et prendre conscience de notre mode de consommation.
Autre chiffre : 1800 photos. Je m’en étonne moi-même. J’en ai rarement fait autant en une journée. Il y a d’une part le fait qu’il est peu commun de pouvoir accéder et photographier librement un tel lieu et ses travailleur·euse·s en pleine action. Ils·elles m’ont chaleureusement accueillie, avec la volonté de me transmettre leur savoir. Je les en remercie.
D’autre part, dans l’abattoir, le chaos est partout. Et pourtant, ou peut-être précisément pour cela, l’image s’y impose avec une force particulière. Susan Sontag le disait : la photographie a ce pouvoir troublant de rendre beau ce qui ne l’est pas, de trouver une forme là où l’œil nu ne voit que désordre.
Une plume collée sur le tablier de Claudy. Une main gantée tenant un couteau. L’abattoir, avec son mouvement perpétuel, sa violence sourde et son étrange humanité, est peut-être l’un de ces lieux où le réel se donne à voir sans fard et où l’appareil photo, pour peu qu’on accepte de ne pas détourner les yeux, capte quelque chose que les mots peinent à nommer.
Voici le portfolio de Gaëlle Henkens. Cliquez sur les images pour les voir dans le diaporama.




































