Ce weekend des 1er et 2 mars, Code rouge, mouvement de désobéissance civile, organise une action contre certains sites agroindustriels situés en Belgique. Pour préparer cette journée de soutien au monde paysan, les jeunes activistes ont visité des fermes, dont celle de Manoëlle Vanschepdael (Tournay). C’est elle qui signe cette lettre ouverte, qui en appelle au soutien des citoyens et des citoyennes.
Lettre ouverte, Manoëlle Vanschepdael
En ce petit matin de février, je m’installe au coin du feu pour vous écrire cette lettre. Je suis agricultrice dans une petite ferme ardennaise. Je vous écris au nom du monde agricole, au nom de celles et de ceux qui travaillent en bottes et en salopette, qui mettent les mains dans la terre, dans le fumier, dans les matrices, dans le cambouis, dans les semences et les engrais, sur les volants des tracteurs, dans le poil chaud des animaux et dans l’eau glacée des abreuvoirs.

Février, c’est le mois des mises bas. C’est une période intense de surveillance, de soins, d’inquiétude et de joie. Cette année est particulièrement critique suite au passage de la FCO dans nos troupeaux. Des agneaux et des veaux naissent morts-nés, trop petits ou même pas formés. La mort est présente dans les bergeries et les étables, et l’inquiétude dans la tête des éleveurs. Heureusement, la vie est là, fragile, puissante et déterminée.
Février, c’est aussi le mois de l’épandage du fumier sur les champs, des premiers semis sous couvert, des chantiers de taille des haies et des arbres fruitiers, des réparations de clôtures, des commandes de plants de pommes-de-terre et de semences potagères. Chaque jour, nourrir les animaux, vider les étables, nettoyer les poulaillers, ramasser les oeufs, faire tourner les moulins, récolter, traire, transformer, conditionner, livrer…
« Les paysans qui ont survécu sont des héros » (*)
Février, c’est la lumière de plus en plus présente chaque matin et chaque soir, les premiers chants d’oiseaux, la promesse des récoltes futures. En ce mois de février 2025, nous nourrissons tous l’espoir d’une belle année agricole, pour compenser un peu les années difficiles que nous venons de traverser.
Notre métier, c’est vous nourrir. Avec passion et acharnement. Oui, avec acharnement, car notre métier est devenu une lutte perpétuelle : comprendre et appliquer les réglementations, se plier aux charges administratives et aux contrôles, rembourser les banques, négocier avec les industriels et la grande distribution qui tentent sans cesse de nous écraser encore un peu plus, de nous sucer encore un peu plus le peu de revenus que nous parvenons à générer.
Notre métier, c’est vous nourrir. Et pourtant, vous ne tarissez pas de critiques à notre égard. Trop de bruit, trop de méthane, trop de boue sur les routes, trop d’épandeurs, trop de pesticides… Vous ne comprenez pas que pour survivre, nous avons sans cesse appliqué les orientations de la politique agricole et les exigences de l’agro-industrie : produire plus, intensifier, calibrer, sélectionner… C’était ça, ou la mort. Beaucoup de fermes ont disparu. Comptez-les dans vos villages. Où sont les paysans? Ceux qui ont survécu sont des héros, même s’ils ne sont pas toujours fiers de leurs pratiques et de leurs dépendances à l’agro-industrie. Ils ont fait leur possible. Pour vous nourrir.
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« Nous libérer de l’agro-industrie, qui pille nos fermes »
Hier soir, j’ai rencontré de jeunes activistes belges. Leur mouvement s’appelle CODE ROUGE. Ils préparent une action de désobéissance civile contre les géants de l’agro-industrie. Ils vont bloquer des sites agro-industriels le temps de quelques heures. S’organiser, se mobiliser, risquer une garde à vue. Ce n’est pas ça qui va changer le monde ? Non, mais c’est un symbole puissant. Le signe que la lutte continue. L’an dernier, des milliers de tracteurs bloquaient les autoroutes et le centre de Bruxelles. Nous étions bien seuls à revendiquer des changements structurels dans le secteur agricole. Pourtant, l’alimentation est l’affaire de tous. Souvenez-vous, pendant la crise COVID, la frousse que vous avez eue de trouver les rayons des supermarchés vides…
Quelques années plus tard, ces jeunes intrépides réunis sous le nom de Code Rouge se joignent à nous pour dire STOP, ça suffit. La lutte du secteur agricole concerne l’ensemble de la société. Oui, il est temps de récupérer notre pouvoir de décision. De nous libérer de l’agro-industrie qui pille nos fermes, nos champs et nos assiettes.
Ce dimanche 2 mars, je participerais avec les activistes de Code Rouge à un grand rassemblement de soutien militant. J’appelle toutes les personnes actives dans le secteur agricole à nous rejoindre, à signer cette lettre, à la diffuser largement sur les réseaux sociaux et dans la presse. J’appelle l’ensemble des citoyens concernés par ce qu’ils mangent à dire STOP. Nous exigeons une agriculture qui puisse produire dignement une alimentation de qualité pour l’ensemble de la société. Mobilisés massivement autour de nos fermes, nous pouvons y parvenir !
(*) Titre et intertitres ont été choisis par la rédaction de Tchak.














