La cinquième action du mouvement belge de désobéissance civile Code Rouge s’est attaquée à un géant de l’agro-industrie : Cargill. Ce samedi 1er mars, des centaines de militant.es ont bloqué le site gantois de la multinationale pendant plusieurs heures. Plusieurs dizaines ont été arrêté·es administrativement. Retour sur une journée mouvementée.
Texte | Camille Remacle, journaliste (stag.)
Images | Brieuc Van Elst, photographe
Samedi, presque 18 h. Le visage caché, habillé d’une combinaison blanche, l’un des organisateurs de cette action de Code Rouge contre l’agrobusiness prend la parole devant un parterre de militant.es portant la même tenue. Perché sur un talus, il exulte dans son mégaphone : « Nous l’avons fait. Nous avons causé la fermeture du site de Cargill pendant 24 heures. C’est une victoire ! Nous étions 1.600 à participer, 600 d’entre nous ont réussi à pénétrer sur le site (NDLR, de son côté, la police a dénombré 400 participant.es sur le site). »
Tout le monde danse au son des tambours. Pour se revigorer, les militants boivent de la soupe chaude et se racontent ce qu’il s’est passé dans leurs binômes respectifs. « J’ai entendu dire qu’un groupe a dû marcher hyper longtemps. Nous, par contre, on était vraiment en luxe ! On a juste pris un bus et on est arrivé.es tout de suite, s’exclame une jeune femme. On n’a même pas vu la police sur le chemin. » Mobilisé.es depuis vendredi soir, les activistes sont heureux.ses, mais fatigué.es. Ils et elles viennent de marcher plus d’une heure pour quitter les lieux occupés le temps d’une après-midi.

Code Rouge : cultiver le secret
Un blocage de la sorte s’organise. Vendredi soir, les participant.es avaient assisté à un briefing dans des lieux tenus secrets, un peu partout en Belgique. Nous avons pu participer à l’un d’entre eux. Réuni dans le sous-sol d’un grand bâtiment, tout le monde écoute attentivement la présentation. Les prises de parole se font en français et sont traduites en anglais, même si, dans cette ville, l’écrasante majorité des membres sont francophones, mis à part une petite délégation suédoise menée par Greta Thunberg, la célèbre activiste.
Impossible toutefois de la voir. Camouflée sous un keffieh, Greta Thunberg se fond parfaitement dans la masse de visages masqués. Foulard à paillettes, cagoule, masque de singe… Préserver son identité, c’est primordial lorsque l’on prend part à un mouvement de désobéissance civile. D’ailleurs, personne ne s’appelle par son vrai nom, tout le monde utilise des alias.
Relation avec des forces de l’ordre, respect des limites de chacun, dispositions légales… Lors de cette réunion, tous les sujets sont abordés pour rassurer les participant.es et s’assurer du bon déroulement de l’action. Néanmoins, une question reste sans réponse : qui sera la cible ? Une dame se lève et questionne l’un des organisateurs : « Il faudrait savoir à quel endroit on part demain. Votre présentation est très bien, mais on ne sait toujours pas », s’emporte-t-elle. Mais les organisateur.ices n’en démordent pas : le nom de Cargill – et la destination, le port de Gand – ne sera dévoilé qu’en dernière minute.
+++ Podcast | Tout savoir sur Cargill, la multinationale ciblée par Code Rouge
Pour arriver à Cargill, un chemin semé d’embûches
Le lendemain, les militant.es reçoivent des instructions au compte-goutte, dès 5 h du matin. Le trajet à réaliser se précise au fur et à mesure, et les moyens de transport prévus sont variés : voiture, train, bus ou marche à pied. Des centaines de personnes convergent vers la Flandre. Tout ne se passe pas sans accroc, la police est sur le qui-vive. Annoncée il y a plus d’un mois via leurs réseaux sociaux, l’action est dans le collimateur des forces de l’ordre.
En fin de matinée, un train au départ de la gare de Bruxelles-Nord en direction de Termonde est arrêté, avec des dizaines d’activistes à son bord. Les policiers montent dans les wagons. Ils fouillent les sacs, bloquent les sorties, saisissent des combinaisons blanches encore emballées, des lunettes de piscine, de la colle. Avec leurs gros sacs de randonnée, les participant.es à l’action ne sont pas difficiles à identifier. Les fonctionnaires de police n’hésitent pas à commenter les fouilles, certain.es font des blagues : « Vous partez pour une après-midi piscine avec ces belles lunettes ? ». D’autres s’énervent : « La combinaison qui est cachée en dessous de ton siège, donne-la. Fais pas genre t’as pas compris, allez, grouille-toi. »
Après plus de 40 minutes de retard, le train démarre enfin. Karo (surnom d’action) soulève le bas de son pull et exhibe un paquet blanc, coincé dans l’élastique de son pantalon. « Quand je les ai vus sur le quai, j’ai directement planqué ma combinaison sous mon pull,rigole-t-elle. J’espère quand même qu’ils auront prévu des combi de secours pour les autres. »
Le départ de la police ne semble pas soulager les militant.es pour autant. « Ils ont vu nos tickets de train. Ça craint, ils savent d’office où on va », s’inquiète Brill (surnom d’action).Une annonce de l’accompagnateur de train coupe court aux discussions. D’une voix grésillante, il annonce que le train ne s’arrêtera pas à Termonde, mais qu’un train en correspondance pour leur destination les attend à Jette.
Arrivés à Jette, les manifestant.es s’empressent de monter dans le train en question. Ils et elles descendront au compte-goutte dans les gares intermédiaires, où des voitures les attendent. Angine (surnom d’action) est au volant de l’une d’elles. À peine la ceinture bouclée, elle démarre pour se garer dans le parking d’un supermarché. En ce samedi matin, les combis de police défilent en nombre dans le petit village de Lebbeke situé e n Flandre Orientale.
Assis à l’avant, Carlito (surnom d’action) lui demande si elle sait où ils vont. « Alors là, j’en ai aucune idée, répond la quinquagénaire. J’attends les instructions. » Pour faire passer le temps, Angine demande d’où viennent ses passager.ères, interloquée par le fait qu’ils et elles parlent anglais. « On vient de Suède », répond la passagère du milieu. Angine se retourne pour leur répondre, mais elle écarquille les yeux : Greta Thunberg est assise dans sa voiture.
Le trajet est long, mais lorsque la cible est révélée, le binôme de Greta saute de joie : « Yes ! On va enfin cibler Cargill. Depuis le temps que j’espérais ça… » Arrivés à proximité du lieu, les activistes déchantent : la police est déjà présente en nombre. Angine s’empresse de changer de direction pour cacher le véhicule dans l’un des villages avoisinants. L’attente est longue et les riverains sont interloqués à la vue de ce groupe peu commun, garé dans un champ. Toutes les autres voitures-taxi se sont également cachées aux alentours du site.
Après trois quart d’heure d’attente, le point de rendez-vous tombe enfin. La bande suédoise rejoindra une petite centaine de manifestants à l’orée d’un bois, sur un parking. Un homme distribue de nouvelles combinaisons pour celles et ceux qui se sont fait dépouiller par la police. Il faut faire vite pour ne pas attirer l’attention. Le bruit des pales de l’hélicoptère de la police fédérale qui survole la zone n’aide pas à apaiser la tension. Après avoir marché à travers bois, ce groupe finira par rejoindre le blocage à 13 h 30, deux heures après le premier.

Un blocage réussi pour Code Rouge
Lorsque les retardataires rejoignent l’un des points de blocage, ils et elles sont accueilli·es par des chants et des câlins.Surplombant la zone, la police observe la scène. Des activistes sont couché·es sur le sol, attaché·es les un.es [MOU1] aux autres, les mains liées par des tuyaux en PVC.
Des gens prennent l’apéro, jouent au frisbee, tandis que d’autres taguent des slogans au sol. On peut y lire FUCK ARIZONA ou encore « I am a farmer and I am mad ! » à l’entrée du site, à hauteur du second barrage. L’auteur de ce dernier tag, un jeune fermier néerlandais se confie : « Pour moi, c’était essentiel d’être là. Des entreprises comme Cargill sont en train de nous tuer. »
De son côté, Karo fulmine : « Ça m’énerve, j’ai l’impression de ne servir à rien en restant plantée là. J’aimerais trop rejoindre ceux qui sont en train de saboter à l’intérieur. » Un autre activiste, plus âgé, lui rappelle que c’est aussi important pour le mouvement d’avoir des gens qui font barrage aux forces de l’ordre. Les sabotages des bureaux et du système informatique de la multinationale ont été menés par une poignée d’activistes. Une réussite pour Code Rouge, mais une catastrophe pour Cargill.
Tous les militant.es n’ont pas eu la chance d’arriver sur le site du port de Gand. Avant même d’atteindre le site gantois de la multinationale, une centaine d’activistes sont arrêté·es administrativement. « Ces arrestations sont intervenues avant que ces personnes pénètrent sur le site de Cargill, car il y avait des signes laissant penser qu’elles allaient troubler l’ordre public », justifie An Bergé, porte-parole de la police fédérale.
« On s’est fait arrêter au moins quatre fois sur le trajet, c’était interminable, confie une militante. J’ai vu des gens se faire plaquer au sol, on s’est fait nasser. Je pense qu’on a pris pour tous les autres groupes. Sans ça, il y aurait sûrement eu beaucoup plus de flics sur le site. »
À 16 h, tous les activistes quittent le site, encadré.es par la police, mais leur action ne s’est pas terminée là. Tous et toutes se sont donné rendez-vous à 10 h dimanche, pour manifester devant le siège social de Cargill à Malines. Cette fois-ci, ce sont les licenciements annoncés par la firme qui sont décriés. En effet, la Cargill a avancé vouloir se séparer de 5% de ses employés dans le monde, ce qui concerne environ 160 emplois en Belgique.
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