Femmes fermes
Quand les femmes font fermes... Un dossier publié dans le nouveau numéro de Tchak (été 26). Oy y découvre Aline et Aurélie, agricultrices et patronnes du magasin à la ferme Les Spamboux, à Mont-Sainte-Geneviève. © Dessin | Jeroen Janssen.

Quand les femmes font ferme

En Wallonie, seules 16 % des exploitations agricoles sont dirigées par des femmes. Un pourcentage stable qui cache une évolution discrète. À travers leurs choix, beaucoup de femmes dessinent une autre façon de « faire ferme » : plus collective, plus alignée et plus robuste.

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Camille DELEFORTRIE ANDRIES, journaliste

À peine la porte du magasin Le Spamboux franchie, le ton est donné : orange vif. Des figurines de Gilles, des paniers, des oranges éparpillées au milieu d’une large sélection de produits des fermes du Pont Jaupart et de Merboëlle ainsi que du terroir hennuyer. Autant de clins d’œil au folklore phare de la région du centre, dont le traditionnel « Plus Oultre » illuminait la Grand-Place de Binche pas plus tard que la veille, marquant la fin d’un carnaval réussi.

Au comptoir, on discute des festivités écoulées, de l’ambiance en ville ces derniers jours… et naturellement de la météo. « Espérons qu’on ait un bon printemps », glisse une cliente à Aline1. Une perspective loin d’être anodine pour cette agricultrice, qui mise sur une belle récolte de fraises cette année ; sa spécialité depuis la reprise de la ferme familiale en 2011. Elle ne s’y destinait pourtant pas forcément. Quand son père a pris sa retraite, Aline avait terminé ses études horticoles depuis six ans et travaillait dans le privé. Ses sœurs aînées n’étaient pas intéressées.

À la voir souriante derrière son comptoir, discuter avec légèreté avec les clientes du magasin, on penserait que c’est facile. Pourtant, elle représente une minorité : celle des agricultrices à la tête de leur exploitation. D’après le Service public de Wallonie (SPW), elles ne sont que 16 % de cheffes exploitantes dans la Région, une moyenne stable et inférieure à celle de l’Europe. En moyenne, leurs fermes font 43 hectares, contre 60 pour les hommes. Toutes ont en commun d’avoir franchi une à une les barrières invisibles qui freinent encore l’installation des femmes en agriculture.

Ce dossier est publiée dans le nouveau numéro de Tchak (été 26).

« Les femmes ont moins accès à la terre »

Pour Louise Legein, ancienne conseillère politique chez Oxfam Belgique et membre du groupe de travail féministe du mouvement « Agroecology in Action », les cheffes d’exploitation sont plus souvent défavorisées au moment de s’installer. « De manière générale, les femmes ont moins accès à la terre. Soit parce que dans les familles agricoles, on va favoriser un fils. Soit parce qu’elles ne viennent pas du milieu, ce qui est encore plus compliqué. »

Si la question ne s’est pas posée pour Aline, c’est parce qu’elle vient d’une famille de trois filles. Même chose pour Aurélie, son associée au magasin Le Spamboux, qui se rappelle pourtant les inquiétudes que ça générait dans son entourage : « Mon papa, quand il a eu sa troisième fille, on lui a demandé si ça allait, s’il n’était pas trop déçu. Deux agriculteurs avec trois filles et ils ont chacun eu une repreneuse… C’est une belle revanche. »

Aurélie s’est installée plus tard, après avoir travaillé dans la valorisation du territoire local. Au décès de son père, c’est sa mère qui a prolongé l’exploitation jusqu’à sa pension. Aurélie approchait alors de la quarantaine. Il fallait faire vite si elle voulait bénéficier des aides à l’installation. Malgré les doutes, elle a repris entièrement le troupeau laitier de la ferme de Merboëlle, et s’est associée à son conjoint qui en gérait déjà les cultures. En 2011, elle a créé le magasin Le Spamboux, en collaboration avec la ferme du Pont Jaupart, tenue par Aline.

Si la tradition patrilinéaire change grâce à l’évolution des mentalités, elle est aussi mise à rude épreuve par le manque structurel de repreneur·euses, indique Zoé Gallez, chargée de projet de l’association Terre-en-vue. En effet, selon le SPW, seul un agriculteur sur cinq en fin de carrière a un repreneur identifié. En trente ans, la Wallonie a perdu plus de la moitié de ses fermes, principalement celles de moins de 50 hectares, tandis que la taille moyenne des exploitations wallonnes dépasse désormais ce seuil. Pour les femmes intéressées, le renouvellement des générations peut être l’occasion de se faire une place. À condition cependant d’en avoir les moyens financiers.

Reprendre une ferme, cela coûte cher. Très cher. Le prix du foncier, des bâtiments, du matériel… L’investissement est colossal. Les agricultrices que nous avons interrogées sont catégoriques : en 2026, celui ou celle qui débute sans apport est condamné·e à l’échecLa Wallonie octroie des aides à l’installation et aux investissements. Mais elles sont limitées et soumises à des conditions strictes pas faciles à atteindre. « Moi, j’ai un parcours un peu particulier dans le sens où j’ai commencé avec un terrain prêté, confie Jessica, une agricultrice qui est parvenue à se lancer alors qu’elle n’est pas issue du milieu agricole. Quand j’ai officialisé mon projet, j’ai fait un emprunt auprès de WapInvest, une structure de la Wallonie picarde visant à soutenir l’installation de petites entreprises locales. Cela m’oblige à rester en Wallonie picarde durant cinq ans. »

1 Afin de respecter le désir d’anonymat de certaines agricultrices, seuls leurs prénoms sont mentionnés dans cet article.

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