Pensée complexe
Marlène Feyereisen est chargée de mission au centre Écotopie, association liégeoise qui vise le développement de l’écocitoyenneté. © Gaëlle Henkens

Médias et journalisme : « Raconter la complexité, c’est nécessaire »

Dans un monde traversé par les crises, la tentation est grande de simplifier à l’extrême. Les politiques y gagnent des voix, certains médias des clics. Mais à force de réduire, on perd de vue les enjeux, les valeurs, les arbitrages. Pour Marlène Feyereisen, chercheuse et éducatrice en gestion et sociologie de l’environnement, raconter la complexité est une nécessité.

Interview | Yves Raisiere, journaliste

Cette interview est en accès libre. Elle fait partie de notre numéro spécial (automne 25). Au sommaire, 9 interviews, 9 voix, 9 chemins pour faire germer une autre société.

Marlène Feyereisen, vous travaillez au centre Ecotopie[1]. Si vous deviez expliquer la pensée complexe à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler, comment la définiriez-vous ?

Avant même de parler de pensée complexe, j’aime d’abord préciser ce que j’entends par enjeux complexes. C’est toujours dans ce cadre-là que je parle de pensée complexe, notamment à propos des grands défis socio-environnementaux. Pour clarifier, je les définis en quatre dimensions principales.

Quelles sont ces quatre dimensions qui caractérisent, selon vous, un enjeu complexe ?

D’abord, planétaire : biodiversité, climat, nucléaire… ces enjeux traversent les frontières et obligent à penser l’action publique à une échelle mondiale. Ensuite, l’incertitude : le problème est réel, mais on n’a pas toutes les réponses scientifiques. Il faut donc décider malgré ces zones d’ombre, en s’appuyant aussi sur l’éthique, la justice et le politique. Troisième, le temps long : les choix d’aujourd’hui auront des effets bien au-delà de nos vies et des cycles électoraux. Enfin, la dimension sociale : ces crises touchent d’abord ceux qui y ont le moins contribué.

Et donc, la pensée complexe, c’est quoi ?

La pensée complexe, c’est une manière d’aborder ces grands enjeux. Elle est critique, car elle questionne les évidences ; éthique, car elle rend visibles les valeurs en jeu ; politique, car elle les traduit en choix collectifs. Elle est aussi créative, car elle imagine d’autres futurs possibles ; dynamique, car elle accepte de réviser les décisions au fil du temps ; humble, car elle reconnait nos limites. Et systémique, car elle invite à penser les phénomènes en interaction plutôt que de manière isolée.

Vous dites que c’est crucial d’intégrer ces dimensions dans l’action publique. Pourquoi ?

Parce que nos sociétés masquent trop souvent l’éthique et le politique derrière un discours technique. Quand des politiciens disent qu’il faut « gérer un État comme un ingénieur et pas comme un poète », on comprend bien ce réflexe : tout réduire au rationnel, comme si les décisions étaient neutres. Mais elles ne le sont jamais : elles impliquent toujours des valeurs et des arbitrages. La pensée complexe les remet justement au centre.

Et l’humilité, en quoi est-elle importante ?

Parce que c’est la capacité à dire : « là, je ne sais pas », ou « je pense que c’est le mieux, mais sans certitude absolue ». Or, dans nos sociétés, surtout pour celles et ceux qui décident, ce discours est inaudible : on attend des certitudes, pas des doutes. Pourtant, ce serait une vraie force. Aujourd’hui, on préfère afficher des vérités « sûres et certaines », qui gomment les arbitrages derrière les décisions.

Parlement de Wallonie : où est la pensée complexe?

Réfléchir à des enjeux complexes suppose de sortir des silos. Or, en juillet, le Parlement wallon a organisé deux commissions séparées sur les pesticides : l’une en agriculture, l’autre sur l’environnement. N’est-ce pas l’antithèse de la pensée complexe ?

Oui, exactement. Chaque compétence reste cloisonnée. C’est le cas également entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Région wallonne. Cela pose des problèmes quand on veut travailler, par exemple, sur un projet qui dépend à la fois de l’éducation et de l’environnement. Selon les ministres, il peut y avoir un peu plus d’ouverture, mais le système crée une vraie fragilité et freine les projets transversaux, même si des ouvertures apparaissent.

Pourquoi est-ce que notre époque a particulièrement besoin d’aborder des enjeux avec ce type de pensée ?

Parce que nous avons déjà franchi plusieurs limites planétaires : climat, biodiversité, cycles de l’azote et du phosphore… Beaucoup de seuils sont dépassés. L’urgence n’est plus à la porte, elle est déjà dans la maison. Si on n’agit pas maintenant, on ne fait qu’aggraver les inégalités. Et ce sont toujours les plus vulnérables qui paient le prix en premier, pas les plus nantis. C’est donc une question de justice sociale et environnementale.

L’éco-anxiété n’est pas une pathologie. C’est une réaction saine : l’enjeu, c’est de la partager et de la transformer en action collective. »

Cette complexité, fait-elle peur aux gens ?

Oui. Beaucoup se sentent anxieux·ses, noyé·es par l’ampleur des crises — injustices, guerres, écologie, pauvreté. Face à ça, les infos faciles et les slogans « tout fait » paraissent rassurants, et les réseaux sociaux amplifient encore ce réflexe. Résultat : des discours simplificateurs, parfois complotistes, qui profitent à l’extrême droite. La vraie question, c’est : comment rendre désirable l’idée d’affronter la complexité ? Pour moi, la clé passe par l’expérience partagée : retrouver du plaisir, de l’enthousiasme, du collectif, même au cœur des difficultés.

Comment abordez-vous l’éco-anxiété avec les jeunes ?

Si on arrive avec un exposé massif sur l’interconnexion de tout, climat, biodiversité, pauvreté, etc., on les noie et on risque d’attiser l’éco-anxiété. L’idée, c’est plutôt d’accepter qu’en tant d’éducatrice unique, je ne peux pas tout faire, mais que je suis un jalon dans un processus plus long. Je peux alors créer un espace où ils et elles peuvent partager leurs émotions, leurs découragements ou leurs motivations. C’est déjà un premier pas vers la pensée complexe. Mieux vaut proposer de petites ouvertures adaptées : un temps sur les émotions, un autre sur les valeurs, un autre sur les incertitudes. 

Et ces jeunes, peut-on transformer leur inquiétude en quelque chose de plus positif ?

Oui. L’essentiel, c’est que les éducateurs aient des outils pour ne pas se sentir désarmés et pour rebondir sur les émotions des jeunes. L’éco-anxiété n’est pas une pathologie, c’est une réaction saine : l’enjeu, c’est de la partager et de la transformer en action collective, qui redonne de l’élan. Il s’agit aussi de rompre avec l’isolement des jeunes, qui nourrit l’anxiété et l’individualisation, bien au-delà de l’écologie. Notamment par la création d’espaces sûrs où ils et elles se sentent en confiance, peuvent parler de leurs peurs et découvrir d’autres possibles. Leur suggérer des pistes, les aider à mettre un pied à l’étrier pour passer à l’action — et éviter que leurs seuls espaces sociaux soient en ligne, ce qui n’est pas toujours satisfaisant.

Et cette approche vaut aussi pour les médias ?

Oui. Prendre en compte toutes les dimensions de la pensée complexe dans un seul article risque de produire des textes indigestes ou confus. Ce serait alors contre-productif, car pour un média, comme pour l’école, accrocher l’élève ou le lecteur est important. Mais ne le faisons pas au détriment de la qualité et du contenu. Plutôt que de vouloir tout faire dans un seul article, la pensée complexe se construit pas petites ouvertures mises en commun : un texte peut aborder l’éthique, un autre l’émotion, un autre l’incertitude. C’est pareil en éducation : une animation de deux heures ne peut pas tout couvrir, elle doit choisir un ou deux angles.

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Dans un monde très polarisé, avec beaucoup de « pour » ou « contre », est-ce que la pensée complexe n’est pas condamnée à rester marginale ?

La pensée complexe peut sembler marginale, voire utopique, mais ces utopies sont indispensables pour dépasser les visions simplistes et affronter les crises actuelles. Je ne vois pas comment nous pouvons répondre aux enjeux socio-environnementaux en restant dans le même logiciel de pensée. C’est un nouveau rapport au monde, à l’autre et à la connaissance à construire, et les médias et l’éducation ont un rôle à jouer pour ce faire.

Le monde est-il si complexe que ça ?  D’un côté, le capitalisme et la course au profit, de l’autre… 

Réduire le monde aux méchants d’un côté et aux gentils de l’autre peut sembler séduisant, mais dès qu’on rencontre ces acteurs ou que l’on cherche à faire bouger les choses, on voit que la réalité est plus nuancée. Dans ma recherche, j’ai interrogé des personnes que je considérais comme adversaires, et j’ai découvert qu’elles agissaient pour des raisons multiples, parfois critiquables, parfois compréhensibles. Je reste très critique du système néolibéral, mais pour être plus percutant, il faut comprendre les logiques à l’œuvre. C’est la seule manière de critiquer avec justesse, sans tomber dans des simplifications qui finissent par démobiliser.

« La communication des politiques est un enjeu crucial »

Les politiques simplifient parce que ça marche électoralement. Comment les convaincre de ne pas jouer le simplisme ?

La question de la communication des politiques est un enjeu crucial à l’ère des réseaux sociaux si l’on désire préserver notre démocratie, et cela soulève de nombreuses questions : que considérons-nous comme étant des pratiques acceptables de la part des politiques ? Peut-on manipuler l’information ou les algorithmes à des fins électorales ? Comment les différents partis (re)cadrent-ils leurs représentant·es ? Comment construire une société où les simplifications ne sont plus attractives ? J’ai mon opinion à ces sujets, mais c’est à l’échelle de la société que l’on doit les poser pour faire pression sur les élu·es.

Est-ce que ce n’est pas une démarche un peu élitiste ? Tout le monde n’a pas le temps ni l’envie de se plonger dans des raisonnements complexes…

Justement, j’aimerais que chacun·e puisse contribuer, à sa hauteur, à s’ouvrir à la pensée complexe. À côté de la théorisation, des actions bien concrètes et accessibles existent. Par exemple, il est tout à fait possible d’aborder les émotions et les valeurs sans avoir fait d’études universitaires si l’on dispose des bons outils ou du bon accompagnement. 

[1] Marlène Feyereisen est chargée de mission au centre Écotopie, association liégeoise qui vise le développement de l’écocitoyenneté.

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