En Wallonie, des milliers d’hectares agricoles pourraient être contaminés au cadmium, un métal lourd toxique hérité de notre passé industriel. Jérôme Debruxelles et Frédéric Bronne, deux maraîchers de la région liégeoise, dénoncent l’inaction des autorités, qui leur renvoient la balle.
Claire Lengrand, journaliste
Jeanne Fourneau, photographe
Printemps 2026. Il n’est pas encore midi et pourtant le soleil brûle déjà. Installés au milieu de la cour de leur ferme, Jérôme Debruxelles et Frédéric Bronne ne décolèrent pas. La veille, ils ont assisté à une réunion de l’Afsca à Bruxelles. L’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire y présentait les résultats d’une action ciblée menée en 2025 auprès de maraîchèr·es belges situé·es dans des zones potentiellement polluées au cadmium. 12 légumes prélevés sur 48 (25%) contiennent des teneurs en cadmium supérieures aux normes européennes. La majorité de ces dépassements ont été constatés en région liégeoise et dans le Pays de Herve.
Ce jour-là, le Service public de Wallonie (SPW) dévoile aussi qu’en Wallonie, 48.000 hectares pourraient être touchés par cette pollution, soit près de 7% de la surface agricole utile. Jérôme et Frédéric sortent désemparés de cette réunion. Selon l’Afsca, les maraîchèr·es sont responsables, « à l’instar de tous les autres opérateurs de la chaîne alimentaire, de la sécurité des produits qu’ils commercialisent. Ils doivent donc intégrer les risques liés à une éventuelle contamination environnementale de leurs sols dans leur système d’autocontrôle ».
Une position sur laquelle s’aligne Yves Coppieters (Les Engagés), le ministre wallon de l’Environnement. « L’agriculteur connaît la qualité de ses sols. Il sait donc les risques qu’il prend en cultivant certains légumineux ou autres », répond-il à Valérie Dejardin, députée PS et bourgmestre de Dolhain-Limbourg, lorsque celle-ci l’interpelle lors d’une séance plénière au Parlement le 22 avril. Le ministre évoque également l’existence d’un guide pratique disponible en ligne1 et des cartes des teneurs probables en cadmium des sols wallons, auxquelles les agriculteur·ices peuvent se référer.
Autre point de vue au cabinet d’Anne-Catherine Dalcq (MR), ministre de l’Agriculture. Jean-Philippe Lombardi, son porte-parole, affirme que « les agriculteur·ices ne sont pas responsables de cette pollution liée au passé industriel ». Il ajoute que la ministre « peut agir sur l’information et la recherche mais qu’en revanche, pour ce qui est de l’accompagnement des agriculteur·ices et des dédommagements, cette compétence relève du ministre de l’environnement ».
Bref, tout le monde se refile la patate chaude. « Le cadmium, personne ne veut s’en occuper. Alors, on met ça sous le tapis », fustige Frédéric. Le maraîcher rappelle que « celui ou celle qui se lance en agriculture doit s’enregistrer auprès du SPW et de l’Afsca. Or, cette problématique est connue depuis plus de 40 ans ; des cartes existent et pourtant, on laisse ces agriculteur·ices s’installer sans rien leur dire ! »
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Des contrôles aux conséquences lourdes
C’est ce qui est arrivé à Jérôme et Frédéric, quand ils rachètent, en 2015, la Ferme dans l’Assiette, nichée dans le village de Hansez (Olne). Les deux hommes y développent une activité de maraîchage diversifié sur moins d’un hectare, ainsi qu’un élevage bovin arrêté depuis. La majorité de leur production, certifiée bio, est écoulée via leur magasin.
Tout bascule un jour d’octobre 2021, lorsqu’un agent de l’Afsca vient effectuer un contrôle. Avec cette sentence à la clé : l’ensemble des légumes-feuilles (choux, salades, bettes, etc.) dépassent les teneurs en cadmium et en plomb autorisées par les nouvelles normes européennes, en vigueur depuis l’été précédent. À défaut de pouvoir commercialiser leur production et sans alternative, les maraîchers la broient et la déposent sur le tas de compost. « À ce moment-là, on culpabilise, se remémore Frédéric, le cœur encore lourd. On se dit qu’on s’est empoisonnés, nous et nos clients. Certains, avec qui l’on s’entendait bien, nous tournent le dos du jour au lendemain. »
Au découragement s’ajoute la perte de revenus, estimée à plusieurs milliers d’euros. Autour d’eux, d’autres maraîchèr·es du coin subissent aussi des contrôles de l’Afsca. L’inquiétude s’immisce au sein de la filière. Jérôme et Frédéric décident alors de médiatiser l’affaire. Pendant deux mois, ils suspendent leur activité et réclament aux autorités de prendre une « position claire » et de mettre en œuvre des mesures d’accompagnement. Des rencontres ont lieu avec les cabinets de Céline Tellier et Willy Borsus, les ministres de l’Environnement et de l’Agriculture sous la précédente législature. « Chacun se renvoyait la balle », déplore Frédéric. Les ministres acceptent toutefois de financer un projet de recherche, baptisé Metaleg, dont les fonds tarderont à être débloqués. Nous y reviendrons.

Bien au-delà du bassin liégeois
En réalité, cette problématique ne se cantonne pas au bassin liégeois. « Certain·es maraîcher·ères qui, au départ, ne se sentaient pas concerné·es car trop éloigné·es géographiquement – notamment situés près de Malmedy –, ont fait des analyses montrant que leurs légumes contenaient également des métaux lourds », relate Renaud Keutgen, coordinateur du Réseau Aliment-Terre de l’arrondissement de Verviers (RATaV). Avec la Ceinture Aliment-Terre Liégeoise, il a organisé plusieurs réunions visant à fédérer les maraîcher·ères et trouver des solutions concertées.
Le 23 février 2022, une marche citoyenne de soutien rassemble près de 800 personnes à Olne. À la fin de l’année, plusieurs dizaines de maraîcher·ères professionnel·les signent un mémorandum à destination des autorités provinciales et régionales. Et ce, sous les conseils du cabinet d’André Denis (MR), député provincial notamment en charge de l’Agriculture. « On y a listé toutes nos demandes, raconte Florent2, maraîcher près de Verviers. On a écrit que l’on se tenait à disposition pour faire des essais agronomiques, que l’on voulait trouver des solutions viables pour continuer à travailler tout en faisant bien les choses. Mais personne n’a jamais rien fait. »
De son côté, André Denis affirme que la province liégeoise soutient déjà la filière maraîchère biologique via un service d’encadrement qui lui est spécialement dédié. « Un·e maraîcher·ère qui s’installe peut solliciter ce service pour faire une analyse de terre, être guidé·e sur des choix de cultures ou des voies de commercialisation. Notre rôle s’arrête là. »
Un seul essai financé par la Région
Revenons-en à la ferme de Jérôme et Frédéric. Depuis août 2022, elle accueille donc le projet de recherche Metaleg. Ce travail est chapeauté par Gilles Colinet et Sybille Comeliau, de Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège). Leur thèse, qui porte sur la pollution des sols en province de Liège, a été subsidiée par la Région à hauteur de quelque 70.000 €. Un budget « largement insuffisant », estime Gilles Colinet. « Cela nous a uniquement permis de financer l’essai à Olne en 2022,relève-t-il. Comme la pression est ensuite retombée, ce n’était plus à l’agenda politique». Depuis, les chercheur·euses doivent continuer sur fonds propres3.
Cette étude poursuit plusieurs objectifs : analyser les pratiques agricoles de la ferme et la nature de son sol, comprendre comment s’opère le transfert du cadmium du sol à la plante, réaliser des tests pour tenter de réduire ce transfert. Le cadmium étant un élément très mobile, les chercheur·euses se sont concentré·es sur « l’amélioration des propriétés chimiques du sol afin d’augmenter son pH et ainsi réduire la disponibilité du cadmium du sol vers la plante », explique Gilles Colinet. Les scientifiques ont alors testé, sur trois types de légumes (laitue, bette et carotte), trois amendements : chaux, biochar et compost de déchets verts. « L’ensemble des niveaux de teneurs en cadmium ont diminué, le plus efficace semblant être le compost, dévoile Gilles Colinet. Nous devons néanmoins analyser les données plus finement afin de comprendre l’influence du climat ou de la variété de légume. »
Les scientifiques expérimentent aussi la phytoextraction. Cette méthode consiste à faire pousser, à côté d’autres légumes, des plantes – en l’occurrence du miscanthus, maïs, tournesol et sorgo – pouvant absorber différemment les polluants du sol. « Pour le moment, nous avons juste récolté les échantillons », précise le professeur, qui se dit assez sceptique envers ce procédé-là. « Le sol est un système complexe, on ne le videra jamais totalement du cadmium. Ceci dit, je ne demande qu’à voir ! »
Par ailleurs, des analyses provenant d’autres sites ont révélé que des légumes dépassaient quand même les seuils autorisés dans les sols ayant une faible teneur en cadmium (inférieure à 0,5 mg/kg). À l’inverse, même s’il y a du cadmium dans le sol, certaines plantes ne le captent pas. « C’est là où nous atteignons les limites de notre connaissance », souligne le chercheur. Pour lui, « il faut être patient et continuer à faire de la recherche afin de trouver des solutions ». Même s’il estime qu’il y aura probablement toujours un risque d’excéder les normes européennes. « On peut juste conseiller aux maraîcher·ères d’éviter de s’installer si le sol contient 5 mg/kg de cadmium, observe-t-il. Mais que faire pour celles et ceux qui exercent déjà ? On ne peut pas les obliger à ne cultiver qu’un type de légumes, leur modèle étant basé sur la diversité. »
Une pollution connue de longue date
Sur le terrain pourtant, certain·es maraîcher·ères ont déjà changé leurs pratiques. « De 2019 à 2021, nous avons fait analyser tous nos légumes et à chaque fois, il y avait des dépassements, témoigne Florent. On a alors mis en place des actions pour faire remonter le pH, on a arrêté de cultiver certains légumes qui pompaient trop de cadmium, comme les épinards et les poireaux. » Plusieurs d’entre eux·elles étaient peu à peu parvenu·es à diminuer les taux de cadmium de sa production. Mais, en 2021, les seuils autorisés ont été divisés par 2,3, voire par 5 pour certains légumes.
Pour quelles raisons, au juste, les normes européennes ont-elles été rendues plus sévères ? Le cadmium étant considéré comme une substance dangereuse pouvant générer des effets sur la santé en cas d’accumulation, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) a instauré en 2006 une dose maximale (0,0025 mg/kg) pouvant être absorbée par semaine. Pour ne pas dépasser cette dose, elle a fixé des valeurs maximales pour chaque denrée alimentaire. Mais quelques années plus tard, « l’Efsa a constaté que malgré les réglementations en vigueur, la population européenne restait globalement surexposée au cadmium, détaille Pol Gosselin, chef de la cellule environnement-santé au SPW. Elle a donc pris la seule décision logique qui s’imposait, à savoir diminuer la valeur des normes imposées ».
L’expert souligne qu’en Wallonie, respecter ces normes est une tâche particulièrement ardue en raison de la « contamination industrielle des sols remontant à plus de 100 ans », surtout autour d’anciennes régions métallurgiques. Un constat qui ne date pas d’hier. « Entre 1985 et 1989, l’Institut de l’Hygiène et de l’Épidémiologie a fait des analyses dans des jardins privés du côté de Herstal, Vivegnis et Oupeye. Certains légumes dépassaient 10 à 15 fois la norme conseillée à l’époque », relate Frédéric Bronne. 25 ans plus tard, en 2015, la SPAQUE publiait les résultats de Pollusol 2, une vaste étude concluant que les sols wallons proches des sites industriels sont pollués mais cultivables.
Plus récemment, un biomonitoring a détecté la présence de cadmium chez plus de 90% de la population belge. La première source de contamination est le tabac, mais pour les non-fumeur·euses, c’est l’alimentation. Le problème ? « Ici, on ne vise qu’une seule activité, qui est celle des producteur·ices de légumes », note Gilles Colinet.
Un avenir incertain
Lors de son action ciblée, l’Afsca s’est notamment concentrée sur les maraîcher·ères pratiquant la vente directe ou le circuit-court. Pourquoi ? Selon les autorités, le fait que des mangeur·euses viennent s’approvisionner régulièrement chez le ou la même producteur·ice peut augmenter le risque d’exposition au cadmium. « Cela va à l’encontre du conseil selon lequel il faut varier les points de ravitaillement afin de limiter les risques », observe Pol Gosselin du SPW. « Tout ça est bancal, considère Florent. Il faudrait financer une vraie étude sur les effets du cadmium sur la santé, soutenir la recherche de Gilles Colinet et Sybille Comeliau et, le temps de faire ces tests, aider les maraîcher·ères en nous dédommageant pour les pertes occasionnées. » Les maraîchèr·es dénoncent par ailleurs l’absence d’un protocole clair de destruction lorsque les cultures sont déclassées4.
Mais le plus difficile à vivre, pour ces dernier·ères, c’est l’incertitude perpétuelle. Depuis 2021, Jérôme et Frédéric n’osent plus investir dans leur ferme. « On n’achète plus de bâches pour les serres, on rafistole. On prévoyait de faire une citerne, mais on y a renoncé », confie Jérôme. D’autant qu’entre les enjeux climatiques, économiques et sociétaux, le secteur fait déjà face à de nombreux défis.
1 Guide pour la gestion du maraîchage en zone de sols pollués par les métaux lourds, Gembloux, Centre Interprofessionnel Maraîcher, CIM, 2025.
2 Prénom d’emprunt.
3 L’ULB et l’UCLouvain mènent aussi un projet de recherche, nommé CiDéSol, visant à tester des techniques de dépollution de sol via la myco- et phytoremédiation.
4 Selon l’Afsca et le SPW, le choix revient aux opérateur·ices, lorsqu’un lot ne peut être commercialisé, soit de le détruire, soit de le revaloriser en alimentation animale (si les concentrations respectent les normes en vigueur) ou en biométhanisation, le tout à leurs frais.















