Dans un contexte économique et politique qui lui est peu favorable, le syndicalisme a du mal à se réinventer. Bruno Bauraind, Secrétaire général du Gresea, nous éclaire sur l’état de la fameuse concertation sociale à la belge, à travers un conflit récent et qui marquera l’histoire sociale de notre pays : le cas Delhaize.
Sang-Sang Wu, journaliste
Cette interview est publiée dans le numéro 23 de Tchak (automne 25). Vous allez pouvoir la lige en accès libre. En échange, on vous demande juste de lire notre petit message tout en bas.
Bruno Bauraind, vous êtes le Secrétaire général du Gresea. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi le taux de syndicalisation en Belgique – qui oscille autour de 50% – est en léger recul depuis une petite décennie ?
La présence historique des syndicats dans les entreprises est actuellement attaquée par des choix stratégiques d’externalisation (sous-traitance, franchisation) qui ont un impact sur le taux de syndicalisation des travailleur·euses. Dans la grande distribution, vu le recours très important à la franchise, comme on l’a vu chez Delhaize, les seuils pour avoir une délégation syndicale et œuvrer en collectif sont plus compliqués à atteindre. Lorsqu’il n’y a plus d’obligation pour le patronat de reconnaître une représentation syndicale, les syndicalistes sont maintenus à l’extérieur de l’entreprise. Vouloir devenir délégué·e dans un magasin franchisé aujourd’hui, c’est risquer le licenciement.
Quelles sont les autres stratégies des géants de la grande distribution pour se débarrasser des syndicats ?
Dans le contexte néolibéral actuel, le syndicalisme est catalogué comme un mouvement conservateur. Et il est très difficile d’attirer des candidat·es délégué·es car c’est un mandat chronophage et il y a des formes de discrimination syndicale (ça peut impacter la carrière, les possibilités de promotion). De plus en plus souvent, on observe une grande solitude des délégués syndicaux et une difficulté à mobiliser la base parce qu’elle a peur pour son emploi. C’est aussi à force de vivre des restructurations que peu à peu, les syndicalistes chevronné·es partent sans avoir pu transmettre leur connaissance de terrain.
Sans délégué·es au sein des entreprises, comment assurer le maintien des droits des travailleur·euses ?
On ne peut tout simplement pas le garantir. Dans le cas de Delhaize, le système de la franchise va inévitablement créer de la concurrence entre magasins, notamment en ville, et provoquer des fermetures. Dans ce contexte, on ne va pas pouvoir assurer des procédures de licenciement collectif un peu correctes.
Dans la grande distribution, on a eu moins de luttes sociales emblématiques que dans la métallurgie et les charbonnages. Mais en quoi le cas Delhaize a-t-il représenté un moment historique ?
Tout d’abord, je pense que c’est l’une des plus longues luttes depuis Clabecq [en référence à la lutte des travailleurs des Forges de Clabecq contre la fermeture de leur usine en 1997, NDLR]. Et puis, il y a eu la violence de la réponse patronale. Des syndicalistes ont reçu des policiers chez eux avant un piquet de grève, avec des menaces d’astreinte. Et sur les piquets, on ne faisait plus descendre des huissiers, mais bien des policiers. C’est presque du jamais vu en Belgique. Enfin, ce qui a été assez remarquable dans ce conflit, c’est l’usage du boycott, un registre d’action peu usité par les syndicats. Ça a permis à des clients d’avoir un rôle politique dans le conflit. Cette lutte a aussi été le symbole du retour d’un despotisme d’usine, comme disait Marx. C’est-à-dire que des propriétaires d’entreprises refusent toute concertation ou dialogue social et utilisent tous les moyens, y compris juridiques, pour arriver à leurs fins.
Sommes-nous donc entré·es dans une phase de fragilisation de la lutte syndicale et de rupture avec la tradition belge de concertation sociale ?
Pour qu’il reconnaisse le syndicalisme, le patronat doit être contraint. Il ne le fait pas de gaieté de cœur. Quand Delhaize était dans un système intégré [sans magasins franchisés, NDLR], il y avait une forme de concertation sociale parce qu’il y avait des règles. Ici, l’obligation a disparu, dans la plupart des cas. C’est une tendance que l’on observe en Belgique et ailleurs en Europe, alors qu’on a eu toute une période où on essayait de trouver des compromis, d’enrôler les ouvriers par le syndicalisme. Dans le conflit social chez Delhaize, la position des patrons a été extrêmement frontale.
Qu’est-ce qui a rendu possible un tel degré de brutalité dans la riposte patronale ?
En Belgique, on est passé d’une économie essentiellement nationale (jusque dans les années 70-80) à ce qu’on appelle la mondialisation. Notre dépendance à l’investissement direct des firmes étrangères pour opérationnaliser l’emploi en Belgique s’est accrue. Or, ces firmes n’ont que faire des compromis sociaux à la belge, elles ne les connaissent même pas. Si elles ne sont pas contentes, elles partent ou menacent de le faire. On est entré dans une sorte d’« engrenage de la reconversion », c’est-à-dire que les syndicats font face à des restructurations permanentes et l’interlocuteur patronal ne les reconnaît parfois même plus. Quant au pouvoir politique, son but est d’attirer de nouvelles entreprises pour remplacer celles qui partent. La compétitivité du territoire (salaires plus bas, temps de travail flexible, etc.), passe avant toute autre forme de réflexion. L’interlocuteur privilégié du gouvernement devient alors les fédérations patronales, plutôt que les syndicats. La compétitivité a pris le dessus sur l’idée de partage des gains de productivité qui a prévalu après 1945.
C’est à ce moment qu’est née la concertation sociale belge ?
Oui, syndicats et travailleurs ont alors accepté de reconnaître la propriété privée. De leur côté, les patrons s’engageaient à partager les gains de productivité via les salaires et la sécurité sociale. À l’heure actuelle, on accepte que le gâteau ne grossisse plus nécessairement, mais il en faut une plus grosse part pour les détenteurs de capitaux. Et donc on rogne sur les conditions de travail. La concertation sociale a pour but de signer des conventions collectives de travail qui sont transformées en lois. Dès les années 70-80, on a développé, en Europe, un « dialogue social » avec pour objectif de créer de la soft law, c’est-à-dire des accords de principe moins contraignants.
Dans quel contexte est né ce dialogue social et comment a-t-il supplanté la concertation sociale ?
C’est une invention de néolibéraux, principalement allemands, et qui date de l’après-guerre. Contrairement aux États-Unis et au Royaume-Uni où les néolibéraux affirmaient qu’il fallait détruire le syndicalisme de manière directe, l’Allemagne a opté pour une autre voie. Vu le contexte d’après-guerre et la puissance communiste de gauche, les néolibéraux ont plutôt cherché à enrôler le syndicalisme dans l’économie sociale de marché. Le dialogue social a donc remplacé la négociation collective et le règlement du conflit social.
N’est-ce pas une forme de recul ?
C’est énorme. Cette notion a été utilisée pour embrigader l’organisation syndicale dans un système qui n’est, à mon avis, qu’une perte de temps car elle aboutit rarement à des avancées sociales. C’est la négation du droit du travail, autrement dit des conventions collectives qui sont signées et respectées par les parties. Je ne dis pas qu’il faut abandonner tout dialogue, parce que ça serait aussi abandonner sa position dans l’ordre politique belge, pour les syndicats. Néanmoins, il y a quand même une réflexion à avoir sur l’utilité du dialogue social, et le fait que c’est, par moments, une forme d’antisyndicalisme puisqu’il tend à acculturer le syndicat au pouvoir. Le dialogue social vise à empêcher la colère des travailleurs et donc la naissance de la lutte sociale.
Des négociations sans conflictualité ont-elles un sens ?
Il n’y a pas de concertation s’il n’y a pas de bagarre. Mais surtout, sans conflit, on ne crée pas de rapport de force. Il devient donc difficile pour les organisations syndicales de trouver un compromis quand elles vont s’asseoir à table avec un patron qui a la Constitution belge de son côté, puisqu’il est propriétaire de l’entreprise.

Malgré les nombreuses critiques que l’on peut faire du syndicalisme dans sa forme actuelle, peut-on dire qu’il a changé le cours de l’histoire sociale belge ?
Il ne faut en effet pas oublier les conquêtes sociales qui ont modelé la société belge. Si on regarde sur deux siècles, on voit qu’il y a eu des avancées par rapport à la misère ouvrière, au despotisme d’usine. Les luttes sociales, on voit là où elles n’ont pas abouti, mais on ne voit pas ce qu’elles ont permis d’éviter. Le gouvernement actuel irait-il encore plus loin s’il n’y avait pas de mobilisations syndicales, de menaces de grève ? Probablement que oui.
Le syndicalisme n’a-t-il pourtant pas contribué à empêcher l’émergence d’alternatives au système capitaliste ?
Si, les syndicats sont des institutions du capitalisme. Ils vivent du partage des gains de productivité et donc de la croissance. Même s’il y a une évolution des mentalités, il reste très difficile d’y émettre une critique du mode de production et de distribution dans l’agroalimentaire, parce que ça crée de l’emploi. Dans le conflit chez Delhaize, les revendications syndicales portaient uniquement sur la franchise, pas sur l’emploi en soi. Les organisations syndicales visent à freiner les conséquences les plus dures du capitalisme, mais elles permettent de légitimer la reproduction du capital et d’enrôler la classe ouvrière dans l’acceptation de la subordination… Certes moins violente, avec des avantages en termes d’emploi, mais une subordination quand même. Le syndicalisme complique aussi – voire empêche – l’émergence de modèles productifs alternatifs. Il n’est finalement qu’une forme de résistance à l’intérieur d’un système dont il a besoin pour exister. Selon moi, c’est un mouvement de transformation sociale limité par le capitalisme et la relation salariale de subordination. Un chercheur anglais dit que la plus simple manière pour le syndicalisme d’atteindre ses objectifs, c’est de sortir du capitalisme et de l’exploitation salariale. En même temps, ça voudrait dire la fin du syndicalisme. On est là dans une contradiction historique majeure.
De quoi est donc fait l’avenir du syndicalisme ?
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Le syndicat a une position privilégiée dans le système institutionnel belge, de par son histoire. Et la question qui se pose aujourd’hui, c’est : doit-il encore lutter pour défendre sa position d’organisation dans le système institutionnel belge, en acceptant parfois d’avaler des couleuvres, ou doit-il prendre le risque de se voir marginalisé en refusant certaines évolutions du monde du travail ? Peut-il y avoir la politique de la chaise vide dans une concertation sociale où on propose 0% d’augmentation salariale ? Aller s’asseoir à la table des négociations a-t-il un sens, sauf à maintenir le système en vie et à laisser penser que les patrons sont ouverts au dialogue ? C’est une question de stratégie et il y a dans le gouvernement actuel des partis qui seraient bien contents d’avoir une chaise vide à la place des syndicats.
Quelles relations entretiennent les responsables syndicaux avec les dirigeants politiques ?
Leurs relations sont en crise depuis des années : les relais syndicaux sont très faibles dans le monde politique, y compris au sein des partis historiquement proches d’eux, comme les ancêtres des Engagés et du PS. Dans le cas Delhaize, qu’ont fait les politiques ? Alors que l’enseigne a outrepassé le droit de grève, s’est servie de la justice à tire-larigot, on ne les a pas vraiment entendus. Les partis politiques qui sont au pouvoir aujourd’hui n’en ont strictement rien à cirer des manifestations, des grèves ou des organisations syndicales. Très clairement. Tout passe évidemment par la création d’un rapport de force, pour vous faire écouter, mais c’est beaucoup plus difficile quand vous avez des gens au pouvoir qui sont idéologiquement contre vous. Globalement, c’est le cas en Europe où le basculement à l’extrême droite fait que les organisations syndicales ne sont pas les interlocuteurs privilégiés.
Les alternatives à l’action syndicale sont-elles crédibles ?
En Belgique, les organisations syndicales ont une réelle puissance de mobilisation : ce sont elles qui sont capables de mettre 120.000 personnes dans la rue. Cette puissance-là a un effet favorisant sur d’autres mouvements sociaux, à condition de trouver des alliances. Et en même temps, ça peut donner aux syndicats un droit de vie ou de mort sur d’autres mouvements sociaux. À partir du moment où ils sentent une concurrence, ils peuvent agir contre. Mais quand j’entends dire qu’il suffit de changer de répertoire d’action collective, je suis sceptique. Par exemple, faire des flash mobs à Schuman, c’est bien, mais ça n’a aucun impact politique.
Le syndicalisme de demain doit-il s’adapter à la flexibilisation des conditions de travail, dont le recours à de faux indépendants ?
C’est un fait : il y a de plus en plus de faux indépendants. C’est une évolution du salariat, et je trouve très bien que les syndicats en tiennent compte. Il faut qu’ils s’intéressent à cette grande banlieue du salariat car c’est là que se trouvent la classe ouvrière et le prolétariat. Autrement, ils vont devenir des organisations qui défendent une élite salariale de travailleurs qui ont encore des CDI, un certain salaire, des congés payés, etc. Et en même temps, créer une aile qui ne s’occupe que des indépendants, c’est l’aveu de leur échec : n’étant pas parvenus à lutter contre l’externalisation et la précarisation du travail, les syndicats tentent de limiter la casse.
Quelles sont les solutions pour sortir de cette impasse, d’après vous ?
La première chose serait de se demander comment se servir des tribunaux pour en faire un registre d’action collective. Chez Ryanair, c’est à partir de plaintes individuelles que les travailleurs sont parvenus à mobiliser un collectif de travail. Ensuite, il faut se demander si l’entreprise, si fragmentée par l’externalisation, est toujours un lieu de socialisation, de solidarité politique et de construction d’une base syndicale. De nouveau, chez Ryanair, une communauté s’est constituée dans les colocations de travailleurs aux abords de l’aéroport. Enfin, il s’agit de réfléchir aux usages de la grève qui peut être un outil pour construire des collectifs de travail.
Deux ans après le conflit social chez Delhaize, y a-t-il des enseignements à en tirer ?Au sein de l’organisation syndicale, où la résistance a été forte, on ne veut plus en parler. C’est une lutte perdue. Les travailleur·euses, elles et eux aussi, ont envie de passer à autre chose. Une telle défaite, c’est dur à avaler. Malgré tout, je trouve qu’il faudrait continuer à en parler parce que ce cas est riche d’enseignements pour le syndicalisme de demain, en terrain hostile. Avoir réussi à tenir une mobilisation aussi longtemps, avoir politisé un personnel qui ne l’était pas nécessairement, avoir fait vivre la grève en tant que pratique malgré un droit défavorable, avoir construit à Bruxelles des collectifs de citoyen·nes qui militent en soutien au personnel, c’est une richesse énorme. Alors oui, les syndicats ne seront pas les acteurs de la révolution, mais dans un système capitaliste, on a besoin d’organisations collectives de travailleur·euses.















