Colruyt terres agricoles
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Terres agricoles : « Les prix ont quintuplé à cause de Colruyt »

Stop à l’achat de terres agricoles par Colruyt… C’est le message que va faire passer le Réseau de soutien à l’agriculture paysanne (RéSAP) ce vendredi 15 avril, à Halle, devant le siège de l’enseigne. Selon le site d’investigation flamand Apache, la chaîne aurait déjà acquis 170 hectares de terres, dont plus de la moitié sont logés dans le Hainaut occidental. Une stratégie qui fait exploser les prix à l’hectare, dénoncent des agriculteurs.  

Yves Raisiere, journaliste | yrai@tchak.be

Journée mondiale des luttes paysannes ce dimanche 17 avril. En préambule, le Réseau de soutien à l’agriculture paysanne (RéSAP) * manifeste ce vendredi matin devant le siège de Colruyt, à Halle. Pourquoi là ? Organisations agricoles et civiles dénoncent la politique d’achat de terres agricoles de l’enseigne. 

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Selon le média d’investigation flamand Apache, qui vient tout juste de publier une enquête sur le sujet, Colruyt aurait acheté plus de 175 hectares de terres agricoles et de pâturages ces dernières années via Colim, sa société immobilière. Les parcelles sont situées à proximité du siège social de la chaîne et, pour plus de la moitié, dans le Hainaut occidental, du côté d’Ath, Silly, Brugelette, Frasnes-Lez-Anvaing, Ecaussinnes et Leuze.

A Moustier, le long de la rue Coqueréaumont, plusieurs hectares de terres agricoles ont été rachetés par Colruyt.

« On est passé de 12 500 € l’hectare à 50 000 €»

En début de semaine, Tchak a pu consulter le listing dressé par Apache sur base du cadastre. La localisation des terres souligne la stratégie d’acquisition de Colruyt : des parcelles qui, pour la plupart, composent de grands lots susceptibles de s’agrandir plus encore. Effet papillon garanti à la clé, assure le RéSAP.  

« Le paysage agricole belge se caractérise notamment par une pression foncière accrue, qui bloque l’installation des jeunes et freine la reprise d’exploitations, résume la Fédération unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs (FUGEA) dans un communiqué communL’entrée sur le marché du foncier agricole d’acteurs aussi puissants que le Groupe Colruyt risque fortement d’accroître encore davantage ce phénomène. »

Sur le terrain, confirmation par certains agriculteurs que nous avons rencontrés : « C’est clairement l’arrivée de Colruyt qui a entrainé une hausse des prix, certifie André (prénom d’emprunt). Au milieu des années 2010, on tournait aux alentours des 12 500 euros pour un hectare. Aujourd’hui, on grimpe au-delà des 50 000 à 60 000 euros. »

« Les notaires sont de mèche avec Colruyt»

Une anecdote pour témoigner de cet emballement. « Dans mon village, les agriculteurs ont été contactés par quelqu’un qui mettait en vente des parcelles, ce qui est plutôt bien, poursuit André. J’étais amateur, alors j’ai remis une très bonne offre, au-dessus de 40 000 euros l’hectare au notaire. Le problème, c’est que je n’ai jamais été recontacté. Par la suite, je me suis renseigné et j’ai appris que Colruyt avait remporté la mise à plus de 70 000 euros l’hectare. »

Faire une offre et ne pas être rappelé… Pour l’agriculteur, une preuve que les notaires « sont de mèche avec Colruyt et savent qu’ils peuvent faire gagner gros à leur client.» De quoi réduire à néant toute possibilité d’acquérir un (premier) bout de terre.

« Acheter à des prix pareils, c’est impossible pour un jeune qui veut reprendre, se désole Philippe (prénom d’emprunt). Et s’il risque le coup, la banque lui met non seulement une corde au cou, mais aussi aux mains et aux jambes. D’autant qu’il faut encore compter avec le prix d’un tracteur ! C’est de la folie. Je ne sais pas où va le monde. Ou plutôt si: dans le mur. »

« À cette allure-là, on va devenir des bagnards »

Autre dérive pointée par la FUGEA dans le communiqué commun, la mise en place de « pratiques d’un autre âge », qui font « presque penser au servage féodal ». Point de vue identique du côté de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), pour qui le modèle Colruyt « bat en brèche le principe d’indépendance et d’autonomie de décision dont doit pouvoir bénéficier tout travailleur indépendant, et dans ce cas précis tout agriculteur. »

Des allusions au fait que Colruyt recourt à des indépendants pour cultiver ses parcelles. Des exploitants qui, in fine, risquent d’être soumis aux exigences de la chaîne en matière de cultures, de cahier des charges, de risques à assumer et de prix. Bref, tout le contraire de la relation propriétaire-agriculteur organisée par le bail à ferme. 

« Dans le coin, Colruyt passe surtout des contrats annuels, confirme André. Ils font appel à des gens qui viennent d’ailleurs et qu’on ne connaît pas. C’est d’ailleurs la même chose avec les sociétés de gestion de terre  (au service des propriétaires, NDLR) et certains châtelains. Il n’y a plus de continuité. Chaque année, ils changent d’agriculteur ou d’entrepreneur agricole. A cette allure-là, on va devenir des bagnards ! Mais ça, on ne le verra pas sur l’emballage des produits qu’ils vendent. »

« Colruyt ne nous a jamais appelés »

La stratégie de Colruyt est, de fait, d’autant plus paradoxale que l’enseigne se profile pourtant dans sa communication comme une actrice d’une alimentation durable. Elle prétend également vouloir des « collaborations transparentes, fondées sur des accords clairs et profitables à chacun. L’objectif est de construire un projet commun en réunissant les idées et les forces de toutes les parties. » 

A entendre André, on est loin du compte. « Quand la chaîne a racheté des terres, elle ne nous a jamais appelés. Pourtant, on sait que les propriétaires vendeurs avaient renseigné les agriculteurs avec lesquels ils travaillaient jusque-là. Depuis, impossible de savoir quoi que ce soit. C’est hyper fermé. Quand on voit que Colruyt défend le local et compagnie, on a un peu un goût amer de tout ça. »

Selon les agriculteurs que Tchak! a rencontrés, la généralisation des contrats annuels pose également question sur le plan environnemental et durable. « Un producteur de pommes de terre qui loue une parcelle à un propriétaire pour un an, il met juste l’engrais qu’il faut pour assurer du rendement, affirme Philippe. Tout ce que la terre contient de bon est pompé. Au bout d’un temps, il n’y a plus d’humus, plus rien. La nature se dégrade. »

Pour le Réseau, une «atteinte au modèle agricole familial»

A la veille de la journée mondiale des luttes paysannes, le Résap appelle donc les pouvoirs publics régionaux et fédéraux belges à se saisir de la problématique. 

« La stratégie de Colruyt visant à acheter des terres pour assurer sa production locale de produits agricoles est une menace pour le marché foncier et pour le principe d’indépendance et d’autonomie des agriculteurs et agricultrices, ainsi qu’une atteinte au modèle agricole familial défendu par les responsables politiques tant en Flandre qu’en Wallonie », pointe le réseau. 

Raisons pour lesquelles les organisations agricoles et civiles réclament au mode politique la mise en place d’outils de régulation du prix des terres, la protection de leur caractère nourricier et un plan Marshall sur le plan des transmissions de fermes. 

Pour rappel, Colruyt avait déjà créé la polémique en 2018, en rachetant Het Zilverleen, une ferme bio de 25 ha. A noter également que l’enseigne n’a pas répondu à la demande réitérée d’interview qui lui a été adressée par le site d’investigation Apache.

« Tout n’est pas la faute de Colruyt; ce sont les gens fortunés qui foutent le bazar »

Pour certains agriculteurs, Colruyt n’est pas le seul responsable de la hausse démesurée des prix des terres agricoles dans le Hainaut occidental. «Je ne connais pas la stratégie de la chaîne, mais je sais qu’au moins, eux, ils donnent à manger à pas mal de gens», nuance ainsi Pierre (prénom d’emprunt).

En ligne de mire, notamment, les aristocrates de tous bords. « Ce sont les gens fortunés qui foutent le bazar dans la région. Des riches qui placent leur argent et leurs héritages, et qui achètent ou qui vendent uniquement pour faire du profit. »

Raison pour laquelle Pierre veut être de bon compte: « Je n’ai jamais entendu dire que Colruyt était montée sur les terres d’un petit fermier. Par contre, c’est vrai, elle donne beaucoup pour des bons lots qui sont libres. Elle monte jusqu’à remporter la mise.»  

Convenons que surenchérir quand on a les moyens de Colruyt, c’est tout de même plus simple. Oui mais pour Pierre, à l’origine, ce sont les propriétaires qui courent après la martingale. « Vous savez, avant, on vendait des terres et personne n’était au courant, à part les gens du coin. Maintenant, pour n’importe quelle parcelle à vendre, il y a une annonce qui est publiée dans tous les journaux, pour être sûr de ramasser le gros lot. Colruyt ne fait pas plus de tort aux gens que d’autres. Les propriétaires s’enflamment d’eux-mêmes. C’est ça la mort de l’agriculture.»

André, agriculteur à 20 km de là, ne dit pas autre chose. « En tant que vendeur, tout le monde veut le maximum. Entre un billet de 50 euros ou de 100 euros, vous prendrez celui qui vous propose cent. On ferait tous ce choix-là. Mais pour les jeunes du village, c’est malheureux. Ici, début des années 80, il y avait pas loin de 30 fermiers dans le village. Aujourd’hui , on n’est plus que trois. Pour les jeunes, ce n’est plus possible de suivre.» 


(*) Le Réseau de soutien à l’agriculture paysanne (RéSAP) regroupe 23 organisations paysannes, de solidarité internationale, actives dans les secteurs de l’alimentation durable, de l’éducation, de la lutte contre la pauvreté et de la santé (Agroecology in Action, IEW, SCI, Quinoa asbl, Brigades d’Actions Paysannes, Solidagro, MAP, FIAN Belgique, Climaxi, CNCD 11.11.11, SOS Faim, Entraide & fraternité, Rencontre des continents, Boerenforum, FUGEA, Landbouw brigades, Autre Terre, Le début des haricots, Fabriek paysanne, Le réseau des GASAP, les Amis de la terre, Voedselteams, Terre en vue).


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