« Avant, notre société avait trois bateaux. On n’en a plus qu’un et il nous donne assez de soucis pour payer l’équipage, les frais de carburant, tout contrôler… »
Alex De Cordier, 58 ans « dont 35 en mer », est le gestionnaire du Vaya Con Dios, un vieux chalut à perche de 36 mètres de long dont son épouse est la propriétaire principale. Ce soir, sur les quais face à la criée de Zeebruges, il supervise l’entretien du navire qui vient de débarquer ses cargaisons après plusieurs semaines de pêche.
+++ Enquête | Pêche en mer du Nord: un nouveau prédateur
Ces dernières années, Alex De Cordier n’accompagne plus systématiquement les sorties en mer. La vie à bord est physiquement éreintante. Mais recruter plus jeune que lui est un défi. « Les jeunes ne veulent plus être pêcheurs », lâche-t-il, l’air défait.
En 2023, les navires de pêche maritime belges employaient 377 personnes ayant un statut reconnu de pêcheur, selon l’administration flamande. Des hommes uniquement.
Ce statut donne droit à des avantages très spécifiques : un salaire minimum couplé à un pourcentage de la valeur brute des prises du bateau qui croît au fil de la carrière, une allocation de chômage entre les sorties en mer, des primes, la possibilité de réduire le travail à partir de 55 ans, etc.
Malgré ce cadre réputé parmi les plus généreux d’Europe, le secteur peine à attirer. « C’est toujours un problème, même si la situation est en train de s’améliorer. La demande pour des pêcheurs expérimentés reste élevée », précise le syndicaliste Michael Voet, secrétaire du secteur Pêche de la CSC Transcom.
« Attirer les jeunes, c’est un défi gigantesque. Sur un chalutier, on travaille nuit et jour, par tous les temps, expose Pedro Rappé, qui vient de mettre un terme à sa carrière de pêcheur après 37 ans en mer. On enchaîne en continu des cycles d’environ 3 heures : une heure et demie de travail, une heure et demie de sommeil. Ça ne s’arrête jamais. »

Les accidents sont nombreux. Rien qu’en 2023, l’administration flamande en a recensé 30, dont 10 graves. En moyenne, un pêcheur meurt chaque année.
« En mer, les conditions météorologiques changent tout le temps. Ces conditions sont souvent à l’origine de situations dangereuses », souligne Luk Louwagie, ex-pêcheur devenu conseiller en prévention de Previs, un service de prévention des accidents du travail mis en place pour les pêcheurs. Lors du dernier accident mortel en date, « un câble s’est cassé et le filet est tombé sur la tête d’un gars », se souvient-il.
« Sur toute ma carrière, j’ai connu une quarantaine de pêcheurs décédés. Statistiquement, le risque est énorme », corrobore Pedro Rappé.
En conséquence, le métier se transmet de moins en moins de père en fils. « Quand j’étais à l’école de pêche dans les années 80, sur une centaine d’élèves, 90% étaient fils de pêcheur. Aujourd’hui, il en reste peut-être trois ou quatre par année, et l’autre moitié sont des jeunes expulsés d’autres écoles dont seulement un sur 10 va persévérer », selon Pedro Rappé, lui-même pêcheur de la 5e génération. Celui-ci admet que « les deux premières années en mer sont particulièrement dures. On commence en bas de l’échelle, on découvre un monde coupé du monde extérieur, dangereux. On se demande dans quoi on s’est embarqué. Mais ensuite, on peut vraiment gagner un beau salaire », estime le quinquagénaire.
Les conditions de travail se sont nettement améliorées, tient-il également à faire savoir. « On reçoit des équipements de protection gratuits, des formations à la sécurité… La vie à bord, aussi, est beaucoup plus agréable. Sur les bateaux modernes, on n’entend presque plus le bruit des moteurs. Il y a l’air conditionné, on peut rester en contact avec sa famille grâce à internet… »
Pour Pedro Rappé, qui vient de fonder une entreprise d’aide à la digitalisation des navires basée aux Pays-Bas et qui photographie avec passion la vie en mer, nul doute : en dépit de tous les moments difficiles, pêcheur reste « le plus beau métier », rien n’égalant le sentiment de connexion avec les forces de la nature qu’il procure.
➡️ Ces témoignages sont issus de notre enquête publiée dans le numéro 20 de Tchak (hiver 24-25).

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