Qu’ils soient installés en meutes ou ponctuellement passagers sur le territoire, la présence des loups en Wallonie impacte directement l’élevage ovin, première victime du retour du grand prédateur. Les attaques sont violentes et la pression est bien présente. Mais les coupables sont-ils toujours ceux auxquels on croit ? Entre les témoignages des éleveurs et le suivi scientifique de l’espèce, un inspecteur pas comme les autres vient mener l’enquête.
Paul Labourie, journaliste
Alors qu’un cri puissant et rauque brise le silence de sa traversée, Thibault Herrin interrompt sa marche. Ses yeux scrutent la cime d’un bosquet. « Ça, c’est un grand corbeau ». Ce matin, cet enquêteur un peu particulier arpente les Hautes-Fagnes, à l’Est du pays. Les bottes en caoutchouc couinent et s’enfoncent dans la tourbe jusqu’aux mollets, rendant la foulée laborieuse, parfois claudicante. Le chemin emprunté se trouve hors des sentiers, dans une zone interdite au public. À tour de rôle, vent et bruine fouettent les visages qui peinent à capturer les quelques rayons de soleil perçant la brume. Au sortir de l’hiver et dans ces conditions, une marche de dix kilomètres demande aisément quatre heures d’effort.
Cette enquête a été publiée dans le 18° numéro de Tchak. Elle vous est proposée en accès libre grâce à notre communauté d’abonné·es. Nos objectifs : vous faire découvrir notre ligne éditoriale et réduire la fracture informationnelle.
L’homme a la démarche assurée. Il a l’habitude. Comme quasiment toutes les semaines, il s’engage sur la piste des loups installés en Wallonie. Son but : récolter des indices de présence du grand prédateur. Dix minutes plus tôt, à deux cents mètres à peine de la camionnette floquée du logo du Service Public de Wallonie (SPW), un premier arrêt s’est imposé : « un loup est passé par là ». Une crotte fraîche au milieu des herbes hautes en témoigne. L’œil avisé la reconnaît à sa taille – plus de quinze centimètres et un diamètre supérieur à trois centimètres – et à sa composition : ici, de longs poils épais et des morceaux d’os de la taille d’une pièce de vingt centimes. « Celle-ci n’est plus très fraîche, mais l’odeur est aussi très reconnaissable », explique le pisteur.
Il poursuit : « Notre but avec la collecte, c’est d’identifier les individus pour pouvoir suivre l’évolution des meutes et des portées, et d’établir des études de régime alimentaire ». La semaine dernière, il en a trouvé deux sur cette même piste. Aujourd’hui, il en verra une bonne quinzaine, dont certaines partiront directement pour analyse, au Département de l’Étude du Milieu Naturel et Agricole (DEMNA) du SPW.
En reprenant sa marche, Thibault Herrin scrute les environs avec attention, observe l’horizon à travers ses jumelles, étudie les potentiels chemins de passage du loup selon le tassement des herbes de la plaine et les empreintes dans la boue. « En plein hiver, c’est plus simple : il suffit de suivre les traces du loup dans la neige, qui forment une ligne droite et harmonieuse. On ne peut pas se tromper. » Véritable puits de science, il reconnaît chaque plante, chaque oiseau, chaque lieu-dit. Au détour d’un buisson, il surprend un couple de grenouilles en plein accouplement, puis reprend sa marche : « Ne les dérangeons pas plus, elles sont occupées ».
À mesure qu’il s’enfonce dans les Fagnes, sa voix se fait de plus en plus basse, jusqu’à intimer le silence. Les loups ne sont peut-être plus très loin, « certainement en train de se reposer ». La piste mène au pied d’un arbre. Au milieu des branches dégarnies, un piège photo capture chaque mouvement dont il est témoin. Le spécialiste n’a pas besoin de faire défiler les clichés longtemps : un loup est passé à deux heures du matin, ombre furtive aux yeux brillants dans la nuit. « Le voilà », sourit-il.
Un régime alimentaire composé à 97% de proies sauvages
Thibault Herrin est responsable du suivi du loup dans la Zone de Présence Permanente (ZPP). Celle-ci délimite le territoire des trois meutes wallonnes, soit une vingtaine d’individus, qui ont élu domicile dans les plaines et les massifs forestiers des Hautes-Fagnes. Cette zone est une création du Réseau Loup, le groupe de travail et d’étude organisé autour du retour naturel des loups en Wallonie. Outre les objectifs de suivi et de protection de l’espèce, la ZPP permet aussi d’accompagner les éleveurs, principalement ovins, directement impactés par le retour du prédateur. Ici, en complément des indemnisations en cas d’attaque sur le bétail, la mise en place de moyens de protection est partiellement couverte par des subsides du Réseau Loup.
Les patrouilles régulières de Thibault Herrin, des agents du DEMNA et du Département de la Nature et des Forêts (DNF) permettent de quadriller les 60.000 hectares de la ZPP à la recherche des fameux indices de présence : crottes, empreintes, poils, carcasses de gibier… et observations visuelles, avec l’appui de cinquante pièges photo disséminés sur près de deux cents emplacements possibles. « Ils nous servent à observer les mouvements des meutes et identifier les louveteaux de l’année, mais nous permettent aussi de voir le passage des biches ou des chevreuils, qui s’arrêtent parfois boire dans des points d’eau. Même si on en est régulièrement témoins, ce genre de spectacle garde son charme », confie l’enquêteur.
Au total, ce sont près de mille indices de présence qui sont récoltés chaque année dans la ZPP, signalés en temps réel à l’aide d’une balise GPS et encodés dans les bureaux après analyse. Tous ne sont pas rendus publics sur le site du Réseau Loup : « On ne souhaite pas que les gens s’approchent trop près des meutes, car cela pourrait les déranger ou créer une forme de tourisme du loup. Mais d’un autre côté, de nombreux indices nous parviennent aussi par les observations des promeneurs », souligne le spécialiste. Lui, il a vu les loups de ses yeux. La dernière fois, il s’appuyait sur le rebord du coffre pour enfiler ses bottes : « Derrière le pare-brise, j’ai vu le couple d’adultes sortir du bosquet et traverser tranquillement le chemin, à deux cents mètres. Ça, c’était un gros coup de chance ».
Ces deux loups aperçus sur le chemin, ce sont Akéla et Maxima (celle)ci a été retrouvée morte en mars 2024), les premiers installés en Wallonie, respectivement en 2018 et 2020. Avec la naissance de leur portée en 2021, ils ont constitué la première meute des Hautes-Fagnes (depuis lors, Maxima est décédée dans un accident de la route). À partir de la collecte d’excréments sur la période 2021-2022, une étude du DEMNA a pu établir le régime alimentaire de la meute, composé à 97% de proies sauvages, principalement de cerfs. Les 3% restants concernent les proies domestiques, quasi exclusivement des moutons et des brebis. Si les résultats de l’étude ne peuvent être généralisés à l’ensemble de l’espèce, elle a surtout permis de considérer cette première meute installée comme non problématique pour les activités d’élevage. « 3%, ça représente peu à l’échelle d’un régime alimentaire. Mais ces attaques, elles sont évidemment très dures pour les éleveurs », reconnaît Thibault Herrin.
36 moutons tués sur trois attaques ; « Je ne faisais pas le fier »
À une quinzaine de kilomètres de là, vit un de ses informateurs. Au cœur du village de Jalhay, Michael Rood gère l’exploitation familiale lancée par son père. Parcs et jardins, architecture paysagiste et culture de sapins de Noël, avec une particularité : au milieu de l’arche de Noé que constituent ses terres, où cohabitent entre autres vaches Highlands, autruches et alpagas, un cheptel de moutons assure l’entretien des parcelles de culture des sapins, sans intrants ni produits phytosanitaires. « Je travaille depuis dix ans avec des Shropshire, une race qui ne s’attaque ni aux fruitiers ni aux sapins. Au pic de l’activité, j’avais environ 160 moutons. Je suis le seul gros éleveur professionnel des environs », explique Michael, qui destine aussi une partie de ses agneaux à la vente en boucherie.
Les crocs du loup sont venus troubler l’apparente quiétude de ce tableau. En plein milieu de la ZPP, Michael Rood fait partie des 3%. Rien qu’en 2022, il a perdu 36 moutons, tués par le prédateur sur trois attaques : « C’était juste ici, derrière les habitations. J’en ai perdu quinze, puis quinze autres deux semaines après. Le mois suivant, j’ai encore perdu six moutons parmi ceux qu’on avait déjà soignés et recousus ».
Au lendemain de la première attaque, Michael installait en catastrophe un parc de nuit pour protéger le reste du troupeau et investissait dans deux chiens de protection. Depuis, il communique régulièrement avec les experts du Réseau Loup, qui expérimentent sur ses terres certains types de clôtures et moyens de protection. « Je suis joueur, s’ils veulent faire des tests, poser des caméras ou réaliser des études, je les laisse faire et je les aide comme je peux », raconte l’éleveur.
En septembre 2023, Michael a subi sa dernière attaque, alors qu’il rentrait tous les soirs les moutons depuis plusieurs mois. Ce jour-là, il sort le troupeau plus tard que d’habitude et décide donc de le laisser pâturer un peu plus longtemps. « Je suis allé dîner chez ma mère et à 23h, quand j’ai terminé mon dessert, je suis retourné à la prairie ». Au milieu des aboiements surexcités des chiens, les moutons se massent dans un coin de la parcelle : parmi eux, deux ont disparu. « À minuit, je patrouillais avec la lampe du téléphone. J’ai retrouvé une carcasse mangée entre les sapins, j’ai vu des ombres partir dans la prairie. Je sais bien que le loup ne s’attaque pas à l’homme, mais je ne faisais pas le fier. »
L’irruption du loup dans son quotidien a radicalement changé le travail de Michael Rood. Si l’éleveur reste stoïque face à ce nouveau voisin violent, s’adapter à la menace a signifié pour lui une importante surcharge de travail. « Sincèrement, pendant l’été 2023, j’ai pété un câble. Je ne voyais pas de solution, je baissais les bras. Je passais trois heures par jour à courir après les moutons pour les faire entrer dans les enclos de nuit. Je me couchais à deux heures du matin pour me lever à sept heures, je ne voyais plus mes enfants. » Aujourd’hui, bien qu’il ait réduit son troupeau à une centaine de moutons, il ne compte plus les heures de travail supplémentaires qu’implique la présence du prédateur.
Entre chiens et loups
Quelques heures plus tard, Thibault Herrin est de retour dans les bureaux du DEMNA et du Réseau Loup, à Gembloux, où sont déposés pour analyse les indices de présence collectés lors de sa marche. Les locaux sont animés : un couple de pensionnés a signalé une possible attaque de loup. Leurs deux moutons sont morts. La procédure est bien rodée : quelqu’un doit vite se rendre sur place, à Gelbressée, au nord de Namur, pour procéder à l’analyse. Si Thibault Herrin est parfois de la partie, aujourd’hui, c’est la coordinatrice du Réseau Loup, Violaine Fichefet, qui se rendra sur la scène de crime : « Lorsque nous sommes appelés sur une attaque, nous cherchons un maximum d’indices et nous prélevons l’ADN présent dans les morsures pour identifier si l’attaque est bel et bien due à un loup ». Si l’analyse révèle l’ADN du grand prédateur ou si elle ne parvient pas à l’exclure du champ des possibles, l’éleveur est indemnisé pour la perte de ses animaux.
Lorsqu’elle ne revêt pas le costume de médecin légiste, la biologiste Violaine Fichefet est responsable du traitement et de l’encodage des indices de présence en Wallonie. Ceux-ci sont principalement récoltés par les agents partenaires du Réseau Loup au sein de la ZPP, à l’échelle du territoire wallon, mais ils proviennent majoritairement des observations récoltées par les particuliers. Et ces dernières sont nombreuses : « On reçoit des signalements tous les deux ou trois jours, pour environ deux cents indices par an hors ZPP. Ce sont souvent des observations visuelles de traces de pas, d’excréments, ou directement d’un animal que l’on pense être un loup, mais qui se révèle souvent être un chien », explique Violaine Fichefet. Au fil des années, le Réseau Loup a publié sur son site une véritable carte interactive de ces indices sur le territoire wallon, de la simple observation à l’attaque confirmée sur le bétail : « Le but, c’est d’être totalement transparent avec les citoyens pour instaurer un climat de confiance mutuelle. Cette carte fait un peu exception au milieu de nos voisins européens », confie la biologiste.
Après une demi-heure de route en écoutant Nick Cave dans la voiture, Violaine Fichefet est sur place. Le couple de pensionnés a couvert les cadavres de deux draps devenus linceuls. « Pauvres bêtes… Quand je vois les proies tuées, je suis toujours profondément désolée. Je rencontre des éleveurs dont le travail est directement touché ou des familles qui sont très attachées à leurs animaux. Parfois, il faut expliquer aux enfants ce qu’il s’est passé », s’émeut la biologiste.
Le petit jardin pavillonnaire se transforme en scène de crime. Violaine Fichefet enfile une paire de gants chirurgicaux et saisit une mallette contenant le nécessaire aux prélèvements : scalpel, écouvillons, tubes hermétiques… Quelques touffes de poil éparpillées témoignent de la lutte. Mais s’ils ont directement appelé le Réseau Loup pour signaler l’attaque, les propriétaires ne sont pas convaincus qu’elle puisse être imputée à un loup. Les morsures manquent de précision, quasiment aucune viande n’a été mangée. L’attaque ne semble donc pas être motivée par la faim d’un prédateur. Qui est le coupable ? Le jeu de piste commence.
Violaine Fichefet observe la clôture, tente d’imaginer par où est entré l’assassin, reconstitue la scène et le mode opératoire. Aucun poil n’est resté accroché dans le grillage. Au sol, quelques empreintes attirent l’attention, mais peuvent correspondre à un loup aussi bien qu’à un chien. « On manque de preuves. Seul l’ADN parlera », conclut-elle en se dirigeant vers les cadavres. À l’aide du scalpel, elle entaille et soulève la peau du cou, puis frotte l’écouvillon autour des morsures. Le couple détourne le regard, les petits-enfants sont restés à l’intérieur. À la fin de la procédure, le pensionné dispose à nouveau le drap sur les corps. « Quel que soit l’assassin, les victimes sont bien mortes », déclare-t-il, pince-sans-rire.
Trois semaines plus tard, l’ADN a parlé : les deux moutons ont été tués par un chien. En effet, si la pression qu’implique son retour est bien présente, le loup n’est pas coupable à tous les coups. Sur les 324 signalements d’attaques sur cheptel depuis 2016 en Wallonie, les analyses ont révélé que le chien était responsable d’au moins 78 d’entre elles, contre 79 identifications certaines de loup. « Et on ne nous appelle que lorsqu’il y a suspicion d’attaque de loup, donc nous ne quantifions pas toutes les attaques où le loup est écarté d’office », précise Violaine Fichefet. Mais même si le loup n’est pas responsable de tous les maux, les attaques et la menace sont le principal problème que pose son retour. « Nous avons à ce jour un bon suivi de l’espèce, mais c’est clairement dans la cohabitation avec les éleveurs que nous pouvons aller plus loin. S’ils souffrent trop du retour du loup, on aura tout raté parce que leur rôle est primordial en Wallonie », conclut Thibault Herrin.
Cinq infos sur le loup
Avec Corentin Rousseau biologiste et chargé de projet WWF, membre du Réseau Loup
- Une espèce protégée : « En Europe, le loup a été pourchassé et abattu pendant des siècles. Il a disparu de Wallonie à la fin du XIXe siècle. Lorsque la population fut quasiment éradiquée, on a décidé de la protéger à l’échelle européenne. Le loup bénéficie donc d’un statut de stricte protection depuis la Convention de Berne de 1979 et la directive Habitats de 1992, qui interdisent notamment sa mise à mort intentionnelle. En Belgique, où la densité routière est très élevée, la principale cause de mortalité du loup vient des collisions avec les véhicules, avec plus de deux tiers des jeunes loups qui meurent ainsi chaque année en Flandre ».
- Un retour naturel : « Contrairement au cas de Yellowstone, aux États-Unis, le loup n’a jamais été introduit en Europe. Son retour en Wallonie est donc naturel, et il est lié à plusieurs facteurs liés au contexte européen : la protection de l’espèce, la déprise agricole, le reboisement et la forte augmentation des populations de proies sauvages. Par ailleurs, la Wallonie se trouve au carrefour des deux grandes lignées de populations européennes, la lignée italo-alpine du Sud et la lignée germano-polonaise de l’Est. Avec la multiplication des meutes dans les pays voisins, ce n’était qu’une question de temps avant que le loup ne revienne dans notre région, avec quelques passages à partir de 2010 et les premières installations en 2018 ».
- Meutes et dispersion : « En Europe, une meute de loups est un clan familial assez similaire à celui des humains. Elle se compose des deux parents, des louveteaux nés dans l’année et de quelques jeunes de la précédente portée qui restent avec eux. Les loups quittent la meute à partir d’un an ou deux, seuls, pour trouver un nouveau territoire et fonder une nouvelle meute. Ils peuvent alors couvrir de très grandes distances, jusqu’à quarante kilomètres par jour. Le record européen de dispersion est de 1.927 kilomètres parcourus entre juin 2022 et mars 2023 ».
- Un loup peut en cacher un autre : « Les loups sont des individus qui ont chacun leur caractère et leur tempérament. Là où une majorité peut rester complètement invisible, un seul individu peut causer énormément de dégâts, à l’image du loup Billy qui a parcouru 1.000 kilomètres en quatre mois et qui attaquait régulièrement sur sa route des bovins directement dans les étables, notamment en Belgique, avant d’être abattu en France. Le suivi des loups est primordial pour identifier ceux qui posent problème ».
- Régime alimentaire : « Le loup est un animal opportuniste qui se nourrit majoritairement de biches, de chevreuils, de cerfs, de sangliers, mais aussi de mulots, d’oiseaux et de proies domestiques. Ces dernières représentent en Europe de 1 à 5% de son régime, selon les zones. Contrairement aux meutes installées qui connaissent leur territoire, les loups dispersants sont parfois plus imprévisibles et cherchent des proies faciles, ce qui peut causer des attaques sur les élevages ovins. En revanche, à l’exception de quelques cas extrêmement rares et spécifiques, le loup ne s’attaque pas à l’homme, qu’il fuit et considère comme un danger ».














