Journalisme engagé : le manifeste de Tchak, c’est un « contrat de confiance avec les lecteurs et les lectrices »

Expert des médias en Belgique francophone, Sabri Derinöz a ausculté la promesse de Tchak; celle d’être un média engagé et tranchant. Il a aussi exploré une question centrale : jusqu’où un média peut-il aller dans sa combativité ? Son travail a nourri notre réflexion et a abouti à l’écriture de notre manifeste. Un contrat de confiance avec les lecteurs et les lectrices. Entretien.

Produire de l’information de qualité demande beaucoup de moyens. C’est la raison de ces appels dont on convient qu’ils peuvent être un peu usants. Heureusement, il y a notre promesse : des articles qui bousculent le statu quo, qui dessinent de nouveaux horizons. Des centaines d’abonné·es nous font déjà confiance. Vous nous rejoignez ?
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Yves Raisière, journaliste

Sabri Derinöz, vous êtes expert des médias (UCLouvain). Vous avez ausculté Tchak 1. Diriez-vous que c’est un vrai média d’information ?

Sabri Derinoz.

Oui, la revue se définit comme telle et semble répondre à
cette volonté en proposant un travail journalistique rigoureux
et pertinent sur l’agroalimentaire, selon des angles diversifiés, tout en donnant un sens à l’information rapportée.

Qu’apporte Tchak de spécifique ? Il n’est pas le seul média
à parler d’agriculture et d’alimentation.

La revue apporte un équilibre entre positionnement engagé sur les questions d’agriculture et d’alimentation et rigueur journalistique. Cette approche permet aux lecteurs d’avoir accès à une information éclairée sur des enjeux cruciaux, leur permettant de développer leur propre avis.

Dans votre rapport, vous montrez que, dans un même article, Tchak propose souvent une triple lecture : terrain, initiatives citoyennes, politique. En quoi cela le différencie-t-il ?

Des enjeux comme l’alimentation sont rarement traités en profondeur, notamment dans leurs aspects sociaux et politiques. Pour Tchak, je pense que c’est la cohérence du projet qui permet d’aborder ces enjeux spécifiques de cette manière. C’est difficilement permis dans d’autres cadres pour des raisons de manque d’intérêt, d’expertise ou de spécialisation et/ou pour des questions de production journalistique pressée par le temps ou par des contraintes économiques.

Tchak réussit-elle à parler au-delà du cercle des convaincus ? Son public est-il vraiment diversifié ou plutôt militant, éduqué et… urbain ?

C’est difficile à dire à travers une analyse des contenus et non directement des publics. Mais des indices laissent en effet penser que les premiers touchés ou qui interagissent sont des publics plus spécialisés et/ou convaincus. Il est probablement possible d’essayer de viser un public plus large, mais cela ne devrait pas se faire au détriment de la qualité et la cohérence du projet.

Selon votre analyse, Tchak  veut pratiquer un « journalisme transformatif ». Jusqu’où un média peut-il aller sans franchir la frontière entre informer et vouloir convaincre ?

La différence entre informer et convaincre se trouve avant tout dans la transparence et l’honnêteté de la démarche : on peut informer et défendre un angle spécifique sans imposer un regard ou essayer de manipuler des points de vue. Je pense que la question plus générale du rôle d’un média dans une société sujette aux crises multiples devient centrale dans le contexte actuel. Le positionnement journalistique présenté comme « neutre » a-t-il encore du sens ? Est-ce mauvais de vouloir « changer la société » quand celle-ci est problématique à différents niveaux ? D’autant que le journalisme qui se dit « neutre » peut être lui-même vu comme étant le reflet d’un positionnement politique en visant le statu quo.

Suite à votre travail, nous avons décidé de publier un manifeste pour expliquer le type de journalisme que nous pratiquons et comment nous nous positionnons. Est-ce que c’est utile pour les lecteurs et lectrices ?

Je pense que c’est une excellente initiative. Un manifeste rend explicite la philosophie de la revue et la façon dont elle envisage sa fonction et la production de ses contenus. Pour les lecteurs et les lectrices, c’est un contrat de confiance: ils savent où la revue va et ce qu’ils y trouveront. Pour les journalistes, c’est un garde-fou qui rappelle les principes fondateurs et permet de rester fidèles à la vision du média.. Il faut juste s’assurer qu’un document de ce type « vive » et ne finisse pas au fond d’un tiroir.

Ça veut dire quoi, concrètement ?

Il n’est pas rare que des organisations produisent un « manifeste » ou une « charte » suite à un travail de réflexion, le considérant comme le résultat final. Or il s’agit d’un document déclaratif qui nécessite d’agir en cohérence ensuite. Ce n’est donc que le début. Il ne faut pas oublier l’existence de ce document. Il faut que ça soit un point de référence qui puisse mener à des résultats concrets. Aux journalistes de se remémorer les principes qu’ils ont énoncés, et aux lecteurs de le leur rappeler quand c’est nécessaire !

Quelle est, aujourd’hui, la principale force de Tchak… et sa plus grande fragilité pour l’avenir ?

Sa position unique, avec cette volonté de traiter en profondeur des sujets pertinents pas ou peu traités ailleurs. Cette position entraîne évidemment des conséquences sur la façon dont Tchak peut pérenniser son offre, notamment en attirant un public suffisamment large, et pose des questions sur la façon dont ces messages peuvent être répercutés dans les débats publics.

La Belgique francophone compte pas mal de plus petits médias, dont ceux du collectif Kiosque2. Comment expliquer ça ? Y trouve-t-on un terreau propice à ce type d’initiatives ?

Je pense qu’il y a une vraie volonté collective pour de l’information de qualité et utile sur des sujets d’importance. Les initiatives se multiplient et veulent généralement répondre à des manques identifiés dans les médias dits « traditionnels ». La difficulté majeure reste la question du renforcement de l’écosystème médiatique dans son ensemble : comment permettre à ces différents acteurs d’être pérennes tout en restant indépendants ? Surtout sur un si petit marché. Les regroupements sous forme de collectifs et autres me semblent une bonne piste, ainsi que de faire comprendre aux publics l’intérêt de payer pour de l’information. À titre personnel, je pense qu’il faudrait réévaluer plus en profondeur la façon dont on développe des politiques publiques d’aide à la presse : est-ce que donner des millions à quelques organismes de presses concentrés et proches dans les contenus produits est la meilleure façon de défendre un bon journalisme et une pluralité de médias essentiels en démocratie ?

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(1) S. Derinoz, « Tchak, revue tranchante, lecture critique de contenus journalistique », 2025. Cette étude, qui a été rémunérée, est téléchargeable sous le lien suivant.

(2)  Kiosque est un collectif de médias belges, francophones et libres rassemblés autour de valeurs et de réalités communes. Il est composé d’Axelle, Alter-Échos, Imagine, Le Ligueur, Médor, Tchak et Wilfried. + d’infos.