Carmeuse à Hemtinne (Florennes)
Carmeuse à Hemtinne (Florennes) © Claire Lengrand

Florennes : Carmeuse et sa carrière de trop

A Hemptinne (Florennes), Carmeuse, grande spécialiste de la chaux, fait tout pour imposer un nouveau site d’extraction depuis trois générations. Premiers à trinquer, des agriculteurs mis sous pression avec l’aval du gouvernement wallon, celui-là même qui promet de relocaliser l’alimentation. En prime, une jolie note… d’eau à payer pour la collectivité. 

Enquête | Claire Lengrand , journaliste  | claire.lengrand@hotmail.fr

Dans la région de Florennes, Daniel Balle, éleveur bovin depuis 1980, est surtout connu pour tenir tête à une multinationale depuis plus d’un quart de siècle. Il n’est pas le seul. Le 8 mars de cette année, une procédure d’expropriation a été lancée à son encontre et celle d’une poignée de résistants.

En cause, leur refus de céder leurs terres à la société Carmeuse qui projette d’implanter une carrière de 122 hectares sur la plaine de la Bataille, à cheval entre les villages de Saint-Aubin et Hemptinne. 

« Ce n’est pas une petite affaire, c’est local mais c’est une grosse affaire », insiste Charles Godart, membre du Comité régional anti-carrière (CRAC), qui lutte contre ce projet depuis 1993. 

Au mois de novembre 2019, le CRAC et la commune de Florennes ont déposé chacun un recours en annulation contre le permis délivré par la Région wallonne. La décision du Conseil d’État devrait tomber dans les prochains mois.

Carmeuse à Hemtinne (Florennes)
Carmeuse à Hemtinne (Florennes) © Philippe Lavandy

+++ Cette enquête est au sommaire du numéro 7 de Tchak (automne 2021)

Avec l’accord des ministres Céline Tellier (Ecolo) et Willy Borsus (MR)

Après 26 ans de rebondissements judiciaires, les ministres Céline Tellier (Écolo) et Willy Borsus (MR) ont autorisé la société à exploiter le site le 25 septembre 2019, soit deux semaines après leur entrée en fonction au sein du nouveau gouvernement wallon. Une décision qui contraste avec la nécessité de relocaliser l’alimentation sur un territoire qui perd chaque année des centaines d’hectares de surface agricole utile, un impératif pourtant affiché au tableau des priorités des ministres signataires.

Pour Antoine[1], habitant du coin et soutien indéfectible des agriculteurs et propriétaires impactés, « le gouvernement wallon ne fait jamais la bonne balance et l’agriculture est toujours la première perdante. La zone agricole est toujours une zone de solde. »

Pour justifier leur décision, les ministres évoquent dans les médias les retombées économiques et l’importance du secteur dans l’industrie wallonne. Ils soulignent aussi que cette décision est assortie de nombreuses conditions, notamment sur le plan environnemental.

Quant à Carmeuse, si elle convoite autant ce site, c’est selon elle avant tout pour alimenter les fours à chaux d’Aisemont, son plus gros site en Belgique. Mille emplois directs et indirects seraient en jeu. La pureté de son gisement, constitué de roches calcaires vieilles de 340 millions d’années, ainsi que son emplacement « isolé des habitations » sont également mis en avant.

Les riverains et les agriculteurs directement impactés par le projet rappellent que deux autres sociétés exploitent le même gisement d’un côté et de l’autre. Le projet de Carmeuse aboutirait à la création d’un véritable continuum de carrières de 563 hectares entre Yves-Gomezée et Florennes. 

+++ En accès libre | Carmeuse, Solvay et Calcaires de Florennes: une autoroute de l’eau payée par les contribuables à leur insu

Pressions à répétition

Depuis son introduction au début des années 1990, le projet a bouleversé le paysage agricole local. Au total, 12 exploitations ont vu une partie de leur surface amputée, dont la Ferme de la Bataille qui est la plus touchée.

Les fils de Daniel Balle, Adrien et Alexandre, devaient être la septième génération du côté de leur mère à reprendre l’exploitation, qu’ils décrivent comme « une ferme dans les campagnes avec deux voisins plus bas » comprenant « un élevage mixte pour la traite et la viande avec un peu de cultures ». 

Au bout de longues années de négociations, sources de stress et de mésentente familiale, Carmeuse parvient à racheter le bâti et 15 hectares de terres autour en 2012. 

Pendant longtemps, Daniel Balle est lié à la société par un bail à ferme qui lui permet à lui et ses deux fils de poursuivre leur activité à la Bataille, en parallèle de son autre ferme située plus haut dans le village. Jusqu’à la fin de l’année 2018 où la société casse le contrat, prétextant des retards de paiement et l’absence d’entretien du bail.

Daniel Balle explique pourtant ces retards par des travaux coûteux destinés à la toiture et aux charpentes : « J’ai investi plus de 30.000 euros dans des bâtiments dont Carmeuse était propriétaire. Elle n’y a jamais mis un clou vu qu’elle voulait tout raser. » Jusqu’en 2020, les Balle sont menacés d’expulsion. Les agriculteurs résistent, restent sur place et réclament un échange de terrains à la hauteur. « J’ai invoqué le permis d’exploiter de la carrière qui prévoit des compensations agricoles », expose Daniel Balle. 

Au début de cette année, après deux ans de pourparlers, Carmeuse finit par octroyer des terres et un nouvel hangar sous location à Adrien, l’un des fils de Daniel Balle, en pleine reconversion bio. Seuls trois hectares touchent cependant le bâtiment. « Ils nous ont remis en superficie ce qu’ils nous ont retiré, ça c’est vrai. Mais ce n’est pas aussi facile qu’avoir 15 hectares autour de la ferme », soulèvent les Balle.

L’affaire est néanmoins loin d’être terminée pour la famille d’agriculteurs. En plus des 15 hectares déjà rachetés par la société, Carmeuse a lancé une procédure d’expropriation contre Daniel Balle pour récupérer six hectares de prairie qui se trouvent dans le périmètre de la zone d’extraction. Le fermier avait l’habitude d’y faire paître ses vaches.

Les agriculteurs craignent pour l’avenir de leur activité : « On ne change pas une ferme comme ça. Carmeuse vient ici pour la pérennité de son entreprise. Nous aussi, c’est la pérennité de notre exploitation qui est en jeu. Et la nature et la campagne parce que ça change vachement. »

Carmeuse à Hemtinne (Florennes)
Carmeuse à Hemtinne (Florennes) © Claire Lengrand

Des compensations insuffisantes

« Je veux pouvoir transmettre ma ferme à la génération future. » Avant que la procédure d’expropriation ne soit lancée, Gérard[2], un autre agriculteur, réclamait lui aussi une compensation territoriale proche de son exploitation. 

«Dans la demande de permis d’exploitation, Carmeuse dit posséder 173 hectares de réserve foncière dans la Région wallonne. Mais où exactement ? Cette surface comprend-t-elle le site ? Ça reste flou… », soulève Antoine, ami de longue date du fermier.

Désormais, les négociations se déroulent entre avocats. La loi prévoit qu’une juste et préalable indemnité soit allouée pour la perte occasionnée. « On sait qu’une procédure d’expropriation est difficile à vivre et, bien souvent, le montant est calculé très très juste et de façon insuffisante », constate José Renard, porte-parole de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA).

La valeur du sous-sol, par exemple, n’est presque jamais prise en compte. Pour certains experts, cette question mérite d’être débattue au niveau législatif : « Si procès il y avait, on pourrait faire valoir que c’est injuste d’acheter des terres au prix du mètre carré de surface alors que leur sous-sol contient d’importants tonnages de calcaire, qui représentent beaucoup d’argent »observe Frédéric Boulvain, géologue et professeur à l’Université de Liège.  

Autre grief des expropriés : le montant empoché est loin de garantir l’accès à de nouveaux terrains. « Il y a très peu de terres libres donc, même avec son indemnisation, l’agriculteur a du mal à trouver. Très peu de superficies sont mises en vente : on parle de 1% de la surface wallonne qui se libère chaque année, dont deux tiers sont exploitées en location », contextualise José Renard de la FWA.


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[1]Prénom d’emprunt.

[2]Prénom d’emprunt

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