De plus en plus gros, puissants et coûteux, les tracteurs sont indissociables de l’agriculture. Apparus au début du XXe siècle, ils sont le fruit d’une marche forcée vers le productivisme agricole voulue par les politiques et qui a fait la richesse des industriels. Retour sur cette évolution historique.
Estelle Spoto, journaliste
Cet article est publié dans le 21° numéro de Tchak (printemps 2025). Vous allez pouvoir en lire 30% en accès libre. Notre objectif: vous convaincre de l’intérêt de vous abonner à notre média.
Les scientifiques appellent ce phénomène « la grande accélération ». Après la Seconde Guerre mondiale, la révolution industrielle, qui avait déjà changé en profondeur les modes de vie des humains, transformé les paysages et endommagé l’environnement, s’est emballée. Au point que les années qui ont suivi 1945 sont aujourd’hui considérées comme marquant l’accélération de l’entrée dans une nouvelle ère géologique où l’être humain laisse une trace visible dans les sols : l’anthropocène.
Cette nouvelle ère concerne d’innombrables secteurs des activités humaines, et se marque également dans l’agriculture, particulièrement en Europe. La guerre a stimulé le développement des pratiques intensives, avec un trio de nouveautés qui se sont généralisées : les engrais de synthèse, les pesticides conçus par la chimie organique de synthèse et les tracteurs. Si les liens entre les avancées technologiques à buts militaires et les deux premiers ont déjà été bien étudiés (recherches liées aux explosifs d’une part et aux gaz de combat d’autre part), ceux qui unissent la guerre et le développement fulgurant des tracteurs restent encore une zone d’ombre, sur laquelle les historiens se sont peu penchés.

L’adieu au cheval (et aux bœufs)
« En France, en 1950, on dénombre 150 000 tracteurs. Et en 1960, on est à un million. Ces chiffres permettent d’illustrer à quel point c’est arrivé très vite, mais aussi que ça ne s’est pas produit juste au sortir de la guerre. En 1950, tout le monde n’était pas encore passé aux tracteurs. Et la dynamique est à peu près similaire partout en Europe », explique Maurice Miara, ingénieur agronome spécialisé en environnement qui a consacré sa thèse à la traction animale, à l’université de Toulouse, en étudiant les causes du déclin.
Si aujourd’hui le tracteur semble indissociable du monde agricole, son arrivée massive dans nos campagnes remonte à quelques décennies seulement. Avant cela, la principale force motrice dans les champs, ce sont les animaux. « Certains chercheurs parlent d’ailleurs de “civilisation du cheval” dans les campagnes, développe Maurice Miara, parce que les animaux étaient omniprésents. Mais il ne faut pas oublier qu’en France, il y avait aussi de nombreux bœufs, en fonction des régions. »
« Ici, c’était un pays de chevaux », relate Henri le Naou, agronome à la retraite établi dans les Côtes-d’Armor, dans la précieuse bande dessinée documentaire portant sur l’histoire du remembrement [1]. Le grand sujet de conversation, c’était les chevaux. On en connaissait la grand-mère, le grand-père, on en parlait comme si c’était des personnes ! Lors des noces, on chantait : ” Bretons, soignez bien vos chevaux car ils sont le trésor de ce pays.” »
En Wallonie, on peut percevoir des traces de cet amour des chevaux à la Foire de Libramont, où est organisé chaque année le Concours National du Cheval de Trait Ardennais (en 2025, ce sera la 84e édition), mais aussi dans les concours de foires plus petites comme à Soignies, Battice ou Nivelles.
Avec l’arrivée des tracteurs, ces chevaux ont perdu leur « utilité ». « Au début, on les a gardés sur les fermes parce qu’il y avait un attachement affectif. Mais ensuite, on a acté le fait que le cheval de travail devenait un cheval d’élevage, pour la boucherie, poursuit Maurice Miara. Ça a été le débouché imaginé par les filières d’élevage. Et on a complètement perdu le potentiel des races spécialisées dans la traction animale. Parce qu’on n’en avait plus besoin. »

La mainmise américaine
Pour comprendre l’essor des tracteurs après-guerre, il faut remonter à l’invention des premières machines agricoles, en Amérique du Nord. En 1834, Cyrus Hall Mc Cormick dépose le brevet de la première moissonneuse, capable de moissonner quatre hectares de céréales par jour. Il ne cessera de la perfectionner. Son entreprise devient l’International Harvester Company au début du XXe siècle.
En 1842, Jerome Increase Case fonde la J I Case Company, qui va construire notamment des tracteurs à vapeur. John Froelich conçoit en 1892 un tracteur robuste équipé d’un moteur à explosion, considéré comme le premier véritable tracteur agricole – car plus efficace que celui, à vapeur et à chenilles, mis au point dix ans plus tôt par le Russe Fiodor Abramovich Blinov.
En 1895, Abraham Zimmerman fonde en Pennsylvanie New Holland, entreprise spécialisée dans la construction d’engins agricoles et de chantiers.
En 1918, la société Deere & Company, dont le fondateur John Deere est l’inventeur de la première charrue en acier coulé, rachète la Compagnie des tracteurs de Waterloo (dans l’Iowa) et commercialise son propre tracteur quelques années plus tard. Ces inventeurs et leurs innovations techniques vont permettre la culture des grandes plaines de l’Ouest.
La société Massey-Harris (issue de la fusion des entreprises canadiennes d’outils agricoles de Daniel Massey et Alanson Harris) commercialise la première moissonneuse-batteuse automotrice en 1938, aboutissement de nombreuses innovations.
John Deere (numéro 1 des tracteurs de plus de 50 chevaux en Belgique en 2023), New Holland (numéro 2), Case, Massey Ferguson (suite au regroupement de Massey-Harris avec la société Harry Ferguson) : autant de noms qui dominent toujours le marché des tracteurs en Europe.
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Sous le régime de Vichy
Mais pour que les tracteurs américains conquièrent le cœur du Vieux Continent, il aura fallu le coup de pouce des Allemands.
Le 22 juin 1940, l’armistice est conclu entre le IIIe Reich et les représentants du gouvernement français du maréchal Pétain. Quand l’occupant allemand arrive en France, il a certaines ambitions par rapport à l’évolution de l’agriculture et va marquer un solide tournant dans son développement puisque ses plans seront repris après-guerre.
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[1] Inès Léraud et Pierre Van Hove, Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement, Éditions Delcourt, 2024.
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TRACTEURS, TRACTEURS, TRACTEURS















