Pesticides
© Philippe Lavandy

Pesticides: « On a franchi la ligne rouge, il faut arrêter ces substances »

Malgré l’accumulation de preuves scientifiques sur les dangers des pesticides, la Wallonie peine à agir : pourquoi ce décalage entre alertes sanitaires et décisions politiques ? Céline Bertrand, spécialiste en santé environnementale qui participe à la formation des médecins généralistes, dénonce un aveuglement. Elle implore d’arrêter de « tourner autour du pot ».

Interview | Claire Lengrand, journaliste

Céline Bertrand, après une formation d’infirmière pédiatrique, vous avez étudié la santé publique et la médecine environnementale. Vous êtes à présent notamment membre de la cellule Environnement de la Société scientifique de médecine générale. En quelques mots, quel est votre rôle ?

La Société scientifique de médecine générale est une association qui représente le pôle scientifique des médecins généralistes francophones. Elle regroupe plus de 3.300 médecins à qui elle offre notamment des formations continues et auprès de qui elle diffuse des informations scientifiques. La cellule Environnement, elle, a plus précisément comme but de sensibiliser ces médecins aux liens entre la qualité de l’environnement et la santé. Elle fait aussi de la vulgarisation auprès du grand public via notre projet Docteur Coquelicot.

Les constats que vous dressez sont alarmants : les pesticides sont partout, tout le monde est exposé, et ce dès le plus jeune âge. Pourquoi les enfants sont-ils particulièrement impactés ?

Des études wallonnes de biomonitoring montrent que la concentration de pesticides est plus importante chez les enfants que chez les adolescents et les adultes. Leurs mécanismes de détoxification sont moins performants et leur alimentation beaucoup plus standardisée. Un bébé ne boit au début que du lait. Si celui-ci est contaminé, le bébé va l’être durant les six premiers mois de sa vie. Lorsqu’il grandit, on introduit dans son régime des légumes, des fruits et des céréales, qui font partie des aliments les plus contaminés. Un enfant en âge de se déplacer, qui touche et met des choses en bouche, est également beaucoup plus exposé par voie orale.

Observe-t-on les impacts de cette exposition ?

Cette exposition précoce aux pesticides peut avoir des conséquences sur le plan du neurodéveloppement et sur le risque de cancer. Contrairement à ce qu’on entend, ces effets sont bien documentés et le faisceau de preuves ne cesse de se renforcer. Les études de bio-monitoring ont notamment révélé la présence de pesticides dans le liquide céphalorachidien d’enfants traités pour des leucémies, ce qui est extrêmement interpellant.

Au moment de l’épandage, les agriculteur∙ices sont en première ligne. Avec quelles conséquences pour leur santé ?

Les agriculteurs et agricultrices sont les principales victimes avec les enfants. Des études épidémiologiques mettent en évidence une présomption forte de lien avec le développement de cancers et de maladies dégénératives, comme la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate ou la BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive). Un agriculteur exposé aux pesticides avant la conception aurait par ailleurs plus de risques de donner naissance à un enfant qui peut développer par la suite des tumeurs du système nerveux central. Mais n’oublions pas l’exposition résidentielle. Ces produits sont parfois pulvérisés très près des habitations. Les riverain∙es des zones agricoles sont particulièrement exposé∙es. On trouve des résidus de pesticides dans les chambres à coucher, sur la literie… 

Tous ces résidus se retrouvent aussi dans notre alimentation.

En moyenne, 80% de notre exposition aux pesticides provient de ce qu’on mange et boit. Il faut se rendre compte que la majeure partie de ces pesticides sont des perturbateurs endocriniens, ce qui signifie qu’ils agissent même à faible dose. Je suis persuadée qu’on n’a pas encore idée de toutes les conséquences de cette contamination et qu’on est face à la toute petite partie émergée de l’iceberg. Par exemple, des molécules inconnues ont été retrouvées dans le sang de femmes enceintes aux États-Unis. Cela montre toute l’incertitude qui règne après la production et la mise sur le marché de molécules par les industries.

Autre victime collatérale : l’environnement. Avec là aussi, des répercussions sur la santé publique.

Selon une étude de Nature Communications, basée sur 1.705 résultats d’études, les pesticides touchent les organismes non ciblés à la base. Sa conclusion : les pesticides participent activement à l’effondrement de la biodiversité. Les néonicotinoïdes, par exemple, détruisent les insectes pollinisateurs dont nous dépendons pour nous nourrir. Ce qui est en train de se passer est extrêmement grave : nous décimons le vivant dont nous faisons partie.