Pesticides
© Philippe Lavandy

Pesticides: « On a franchi la ligne rouge, il faut arrêter ces substances »

Malgré l’accumulation de preuves scientifiques sur les dangers des pesticides, la Wallonie peine à agir : pourquoi ce décalage entre alertes sanitaires et décisions politiques ? Céline Bertrand, spécialiste en santé environnementale qui participe à la formation des médecins généralistes, dénonce un aveuglement. Elle implore d’arrêter de « tourner autour du pot ».

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Interview | Claire Lengrand, journaliste
publié le 30/10/2025 – mis à jour le 19/05/2026

Céline Bertrand, après une formation d’infirmière pédiatrique, vous avez étudié la santé publique et la médecine environnementale. Vous êtes à présent notamment membre de la cellule Environnement de la Société scientifique de médecine générale. En quelques mots, quel est votre rôle ?

La Société scientifique de médecine générale est une association qui représente le pôle scientifique des médecins généralistes francophones. Elle regroupe plus de 3.300 médecins à qui elle offre notamment des formations continues et auprès de qui elle diffuse des informations scientifiques. La cellule Environnement, elle, a plus précisément comme but de sensibiliser ces médecins aux liens entre la qualité de l’environnement et la santé. Elle fait aussi de la vulgarisation auprès du grand public via notre projet Docteur Coquelicot.

Les constats que vous dressez sont alarmants : les pesticides sont partout, tout le monde est exposé, et ce dès le plus jeune âge. Pourquoi les enfants sont-ils particulièrement impactés ?

Des études wallonnes de biomonitoring montrent que la concentration de pesticides est plus importante chez les enfants que chez les adolescents et les adultes. Leurs mécanismes de détoxification sont moins performants et leur alimentation beaucoup plus standardisée. Un bébé ne boit au début que du lait. Si celui-ci est contaminé, le bébé va l’être durant les six premiers mois de sa vie. Lorsqu’il grandit, on introduit dans son régime des légumes, des fruits et des céréales, qui font partie des aliments les plus contaminés. Un enfant en âge de se déplacer, qui touche et met des choses en bouche, est également beaucoup plus exposé par voie orale.

Observe-t-on les impacts de cette exposition ?

Cette exposition précoce aux pesticides peut avoir des conséquences sur le plan du neurodéveloppement et sur le risque de cancer. Contrairement à ce qu’on entend, ces effets sont bien documentés et le faisceau de preuves ne cesse de se renforcer. Les études de bio-monitoring ont notamment révélé la présence de pesticides dans le liquide céphalorachidien d’enfants traités pour des leucémies, ce qui est extrêmement interpellant.

Au moment de l’épandage, les agriculteur∙ices sont en première ligne. Avec quelles conséquences pour leur santé ?

Les agriculteurs et agricultrices sont les principales victimes avec les enfants. Des études épidémiologiques mettent en évidence une présomption forte de lien avec le développement de cancers et de maladies dégénératives, comme la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate ou la BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive). Un agriculteur exposé aux pesticides avant la conception aurait par ailleurs plus de risques de donner naissance à un enfant qui peut développer par la suite des tumeurs du système nerveux central. Mais n’oublions pas l’exposition résidentielle. Ces produits sont parfois pulvérisés très près des habitations. Les riverain∙es des zones agricoles sont particulièrement exposé∙es. On trouve des résidus de pesticides dans les chambres à coucher, sur la literie… 

Tous ces résidus se retrouvent aussi dans notre alimentation.

En moyenne, 80% de notre exposition aux pesticides provient de ce qu’on mange et boit. Il faut se rendre compte que la majeure partie de ces pesticides sont des perturbateurs endocriniens, ce qui signifie qu’ils agissent même à faible dose. Je suis persuadée qu’on n’a pas encore idée de toutes les conséquences de cette contamination et qu’on est face à la toute petite partie émergée de l’iceberg. Par exemple, des molécules inconnues ont été retrouvées dans le sang de femmes enceintes aux États-Unis. Cela montre toute l’incertitude qui règne après la production et la mise sur le marché de molécules par les industries.

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Autre victime collatérale : l’environnement. Avec là aussi, des répercussions sur la santé publique.

Selon une étude de Nature Communications, basée sur 1.705 résultats d’études, les pesticides touchent les organismes non ciblés à la base. Sa conclusion : les pesticides participent activement à l’effondrement de la biodiversité. Les néonicotinoïdes, par exemple, détruisent les insectes pollinisateurs dont nous dépendons pour nous nourrir. Ce qui est en train de se passer est extrêmement grave : nous décimons le vivant dont nous faisons partie.

Les effets néfastes des pesticides représentent un coût pour la collectivité. De quel ordre ?

Une étude a estimé les coûts sanitaires et économiques des perturbateurs endocriniens à 163 milliards d’euros par an en Europe dont 120 milliards sont attribuables aux expositions aux pesticides. Et encore, cette étude ne prenait pas en compte de nombreux pesticides ni les formulations [c’est-à-dire les produits, en ce compris les ingrédients qui ne sont pas considérés comme des substances actives, NDLR], donc c’est sous-évalué. Il faut ajouter à cela les impacts sociaux et alimentaires. Certains pesticides peuvent agir comme des obésogènes. Il y a un délai entre l’exposition et l’apparition du problème, or notre société est fort court-termiste, on a du mal à agir sur des maladies en train d’accélérer.

Quel rôle joue la médecine dans la reconnaissance des maladies liées aux pesticides ? Y a-t-il un retard dans la prise en charge ?

En effet, et ce pour plusieurs raisons. Cela fait seulement quelques années que les médecins en formation reçoivent des notions en santé environnementale. La plupart des médecins généralistes ne sont donc pas formé∙es. Parfois, ils et elles ne se sentent pas légitimes d’aborder ces sujets avec leurs patient∙es et ont peur de ne pas avoir de solution à apporter. Que peut-on leur dire ? De rentrer les enfants et fermer les fenêtres quand les pulvérisateurs sortent ? C’est complètement délirant !

Y a-t-il, selon vous, une forme de déni collectif ?

Totalement ! On préfère se mettre la tête dans le sable et continuer comme si de rien n’était. Il y a déjà beaucoup d’inquiétude au sein de la société, on ne veut pas en rajouter. Les sources de pollutions sont si nombreuses qu’on ne s’attaque finalement à aucune d’entre elles. Mais il faut se méfier de ce genre d’attitude car les industries en profitent. Elles orientent la recherche afin de diluer leur responsabilité, et financent pour cela des études s’intéressant à des facteurs de confusion, comme la génétique sur laquelle on a peu d’emprise. Nous sommes dans un système qui sème le doute. Tout le monde, dont les autorités publiques, s’y complaît. Même nous, les scientifiques, nous montrons prudents. On utilise souvent le conditionnel, mais il faut arrêter de tourner autour du pot !

Justement, la Société scientifique de médecine générale avait publié, voici un an, une carte blanche en réaction à une interview de la ministre wallonne de l’Agriculture, Anne-Catherine Dalcq (MR), qui qualifiait les pesticides « d’outils intéressants ». Pourquoi était-ce important de réagir à ces propos ?

Ce qui nous a heurté·es, c’est la tentative de minimisation du risque par la ministre. Elle affirmait qu’un pesticide est une molécule issue de la nature qu’on a un peu modifiée, alors que la majorité des pesticides utilisés sont des molécules chimiques de synthèse provenant de la pétrochimie. On s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser passer ça, qu’il fallait remettre les balises, les données scientifiques, et on a parlé d’empoisonnement massif.

Le 24 juin 2025, avec deux collègues, vous avez été auditionnée au Parlement wallon sur les effets des pesticides sur la santé. Avez-vous perçu une avancée, une prise de conscience au niveau politique ?

Le climat était constructif, les députés étaient à l’écoute mais, maintenant, nous voulons des actes. Allons-nous passer notre temps à expliquer que les pesticides sont des produits dangereux pour la santé alors qu’il y a d’innombrables études à ce sujet ? Allons-nous accepter de rester bloqué∙es dans cette phase d’analyse ? Ce retard sociétal est inadmissible !

La ministre wallonne de l’Agriculture assure vouloir diminuer l’usage des pesticides. Un troisième plan a été adopté par le gouvernement wallon, visant à réduire de 50% l’empreinte des pesticides d’ici 2030. Mais ce plan, vous n’y croyez pas, pas plus que les précédents. Pour quelles raisons ?

Comme le souligne un rapport de la Cour des comptes, il y a un manque de données, de transparence, d’objectifs chiffrés et de trajectoire claire. Comment réduire si on n’a pas de point de départ ? Il est très difficile aujourd’hui de savoir ce qui est utilisé et comment, car il n’existe pas de registre. Celui-ci devrait être opérationnel en 2026 mais, à ma connaissance, les données ne seront pas publiques. Même les résultats des études financées par la Région wallonne ne sont pas tenus en compte. Les scientifiques commencent à en avoir ras-le-bol.

 

Vous dénoncez par ailleurs l’opacité entourant la composition des pesticides.

C’est le grand angle mort : on évalue les molécules actives, mais pas suffisamment les co-formulants qui peuvent pourtant être encore plus toxiques que la substance active. Pourtant, les citoyen∙nes ont le droit d’avoir ces informations, ainsi qu’un environnement sain. Mais dans les faits, ces droits ne sont pas respectés.

En Europe, la Belgique est l’un des plus gros consommateurs de pesticides à l’hectare de surface agricole. Pourquoi ? Est-ce dû, comme le soulignait la députée Valérie Dejardin lors des auditions au Parlement wallon, aux nombreux niveaux de pouvoir compétents ?

C’est vrai qu’il y a chez nous une complexité institutionnelle, avec l’agriculture aux mains du MR, la santé et l’environnement dans celles des Engagés. C’est difficile de tomber d’accord. Mais cela ne justifie pas qu’il y ait autant de dérogations et d’autorisations délivrées ! On a une politique pro-pesticides. Près d’un tiers des produits utilisés chez nous sont mutagènes, cancérogènes, reprotoxiques. De nombreux sont des perturbateurs endocriniens. On utilise des molécules tout en sachant qu’elles sont très mauvaises. Comment expliquer cela autrement que par une collusion politico-financière ? L’agro-industrie s’est vraiment infiltrée dans la prise de décision. Lors des états généraux de l’agriculture, on trouvera des vendeurs de produits phytosanitaires autour de la table, qui n’ont pourtant rien à faire là ! Ils n’ont pas non plus à avoir le monopole sur le conseil agricole [c’est-à-dire le conseil individualisé dans les fermes, NDLR].

Vous avez conclu l’une de vos interventions au Parlement wallon par cette injonction : « Il faut arrêter la paralysie par l’analyse. Maintenant, il faut agir ».

Depuis 1950, la production de produits chimiques ne cesse de s’accélérer. On a franchi la ligne rouge, tout le monde est exposé. Il n’y a plus moyen de trouver un seul échantillon de sang qui ne soit pas contaminé aux PFAS. Il faut absolument appliquer le principe d’action préventive et couper le robinet en amont, autrement dit arrêter de produire ces substances.

Parmi les solutions envisagées, il y a l’instauration de zones tampons autour des parcelles pulvérisées afin de protéger les riverains. Cette mesure ne serait-elle pas suffisante ?

Nous plaidons pour cette mesure, mais le problème risque de revenir autrement. Si on instaure des zones tampon, le risque est alors de voir des pesticides plus toxiques réautorisés. Dès qu’on obtient une avancée, le système les contourne. La législation n’est pas assez prudente, elle doit être transformée pour éviter d’en arriver à des situations comme aujourd’hui, qui montrent bien que le système est défaillant.

Comment transformer la législation ?

Aujourd’hui, on part du principe qu’une molécule est sûre jusqu’à preuve du contraire. Il faudrait faire l’inverse. Chaque fois qu’un produit arrive sur le marché belge, les autorités devraient s’assurer que ce dernier ne comporte pas de risques pour l’environnement, les écosystèmes et les humains. Pour cela, il faut également intégrer des paramètres qui ne sont actuellement pas du tout pris en compte. Par exemple, une grosse partie des pesticides sont des perturbateurs endocriniens. En matière de toxicologie, on entre dans un autre paradigme. Ce n’est plus la dose qui fait le poison, car la toxicité peut être effective à très faible dose. De même, certains produits n’ont pas d’impact pris isolément mais, tous ensemble, ils produisent un effet cocktail. Ne pas prendre cela en compte est une grave erreur car nous sommes exposé∙es à une multitude de pesticides.

La Société scientifique de médecine générale plaide pour une « politique alimentaire vertueuse qui protège l’environnement et la santé ». Quels en seraient les contours ?

En Belgique, le modèle agricole actuel repose essentiellement sur la monoculture et l’exportation, avec une minorité de produits servant à réellement nourrir les humains. On doit donc reconsidérer le système alimentaire dans sa globalité, diversifier les cultures et cesser de produire des aliments de piètre qualité à bas coûts, mais dont le coût sociétal est énorme. L’alimentation a une importance majeure dans notre capital santé, en plus d’être un formidable levier de transformation de la société.

Certain∙es agriculteur∙ices dénoncent une culpabilisation excessive : comment répondre à ce sentiment sans les isoler davantage ?

La première étape consiste à les déculpabiliser. On leur a vendu un système en leur faisant croire qu’ils et elles allaient gagner sur toute la ligne, mais certain∙es y ont perdu la santé. Pour ceux et celles ouvert∙es à changer de démarches, il existe des alternatives qui fonctionnent. Plusieurs associations font un travail colossal d’accompagnement, mais il faut un incitant financier. La PAC va aux gros·ses exploitant∙es, elle valorise l’agriculture destructrice plutôt que celle qui prend soin du vivant.

Et comment déconstruire cet argument majeur, brandi depuis l’après-guerre par les industries et les politiques pour défendre l’utilisation des pesticides : la sécurité alimentaire ?

Cet argument ne tient absolument pas la route ! 30% de la production alimentaire est gaspillée. À l’échelle planétaire, on a franchi la barre du milliard de personnes obèses. Donc on surproduit, on surconsomme et on gaspille, et tout cela nous rend malades et entraîne des surcoûts à toutes les étapes. 

Face au déni politique, la colère gronde au sein de la population. En France, la pétition contre la loi Duplomb qui visait notamment à réintroduire un néonicotinoïde a récolté plus de 2 millions de signatures. En Belgique, deux pétitions contre les pesticides, lancées respectivement par Écolo et par le collectif citoyen Blanche Neige, ont recueilli ensemble près de 35.000 signatures. Ce genre de pression peut-il pousser les politiques à agir, selon vous ?

J’en suis persuadée, et c’est précisément ce qui manque en Belgique. On ne se mobilise pas assez, on veut être de bon·nes citoyen∙nes, ne pas trop s’opposer aux autorités. On n’a pas autant cette culture de la résistance collective et les gens qui sont engagés finissent par se décourager. On le voit avec la Société scientifique de médecine générale : cela fait des mois qu’on alerte sur ces problèmes, mais on a l’impression de hurler dans le désert. La prochaine étape est de soumettre toutes les signatures de la carte blanche aux différents ministres. Il faut particulièrement cibler le niveau fédéral. 

Pourquoi ne pas également envisager une alliance entre les mondes scientifique, agricole et citoyen ?

C’est ce que nous voulons. Il faut une coalition qui rassemble les acteurs de la santé, de l’agronomie, de l’alimentation pour avancer tous ensemble. La Société scientifique de médecine générale travaille déjà en collaboration avec certaines associations comme Natagora, Nature et Progrès et Secrets Toxiques en France. En parallèle, une initiative européenne doit voir le jour pour s’attaquer au système d’approbation des pesticides. Notre boussole, c’est la protection de la santé publique.

À ce propos, comment améliorer la prise en charge des maladies ?

Il faut transformer le système de soins de santé. Actuellement, la plus grosse partie du budget va dans le curatif. Injecter de l’argent dans la promotion de la santé et la prévention coûtera toujours moins cher que de soigner. Car les traitements ont aussi un coût environnemental : les résidus de médicaments se retrouvent dans les écosystèmes, c’est un cercle sans fin. Et cela arrange une société comme Bayer qui produit aussi bien des pesticides que des médicaments. Le système actuel ne profite qu’aux industries au détriment de la société. Il faut inverser cela, c’est un enjeu de justice sociale. 

Liens ressource

> Docteur Coquelicot, un super site très sérieux de vulgarisation sur les enjeux de la santé environnementale porté par la Société Scientifique de Médecine Générale. En savoir +.

> C’est quoi, un pesticide ? Pour découvrir les principaux groupes, leur utilisation et leur cadre d’utilisation, rendez-vous sur le site de Fytoweb. En savoir +.

> Pesticides interdits en Europe : Foodwatch confirme la présence de substances dangereuses dans nos assiettes. En savoir +.

> Préservation de la biodiversité en milieu agricole : le rapport (2025), sévère, de la Cour des comptes sur le plan wallon de réduction des pesticides. En savoir +.


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