Paysans
La figure du paysan a de tout temps nourri les imaginaires collectifs des classes supérieures de la société et la littérature. © DR.

Anthony Hamon : « La valorisation et la stigmatisation du paysan ont toujours coexisté »

Anthony Hamon est docteur en histoire contemporaine à Sciences Po Paris et à l’Université Rennes 2. Il nous explique que la figure du paysan a de tout temps été essentialisée et qu’elle a nourri nombre de fantasmes émanant tant des classes dirigeantes que du reste de la société. Pour lui, plus on parle des paysans, moins c’est bon signe.

Sang-Sang Wu, journaliste

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Anthony Hamon, vous êtes docteur en histoire contemporaine. Pouvez-vous nous dire à quand remonte l’invention du mot « paysan » et dans quel contexte naît-il ?

Les premières occurrences du mot « païsan » apparaissent au XIe siècle, en plein Moyen-Âge, à une époque où les campagnes de l’Occident connaissent un essor économique, notamment sous l’impulsion des ordres monastiques. Ce terme à l’époque désigne deux choses : l’habitant de son pays natal et une personne qui cultive la terre. L’apparition de ce terme dans les textes médiévaux n’a pas été une bonne nouvelle pour les concernés car ça n’a pas été un élément émancipateur. Vers 1030, l’évêque Adalbéron de Laon théorise la société des trois ordres, le fondement de la société de l’Ancien Régime. Il y a les oratores, ceux qui prient, le clergé ; les pugnatores, ceux qui combattent, la noblesse ; et les laboratores, ceux qui travaillent (la terre). L’utilisation du mot paysan permet aux élites de mieux définir et contrôler cette catégorie de la population. Face à cette reprise en main, il y a énormément de résistance des paysans qui intentent des procès mais qu’ils perdent, en général.

Cela veut dire que les travailleurs de la terre ont toujours subi ce terme ?

À partir du XIIe siècle, le paysan s’impose peu à peu comme une figure littéraire, sous la plume de clercs, d’écrivains nobles ou bourgeois. Tout au long de l’Histoire, la valorisation et la stigmatisation du paysan ont coexisté. En fait, cela dépendait des circonstances et des personnes qui écrivaient. Ainsi, le Roman de Renart, un ensemble de récits animaliers du XIIe et XIIIe siècle, présente les paysans comme des victimes de la société féodale. Là, on est plutôt dans une vision positive : ils sont vus comme des êtres naturels parce qu’attachés à la glèbe, mais le récit en fait aussi des êtres crédules et naïfs. À la même époque, le fabliau [court récit en vers, NDLR] Le Vilain Mire va, au contraire, faire du paysan un être méfiant et même violent. Il y a donc à partir de cette époque une tendance à l’« essentialisation » de la figure paysanne. En d’autres termes, s’il est une victime sociale, le paysan doit néanmoins savoir rester à sa place dans la société.

Jusqu’où va cette essentialisation ?

Avec l’essor des sciences médicales et anthropologiques, certains vont penser qu’il existe une « race paysanne », avec ses caractéristiques biologiques et psychologiques immuables. Et que ça se transmet de génération en génération. Des médecins vont juger que vivre à la campagne, c’est meilleur pour la santé. De plus en plus de notables vont y avoir une résidence secondaire. Cette survalorisation biologique du paysan atteint son paroxysme dans la France occupée du Maréchal Pétain. Selon l’idéologie raciste de l’État français pendant la Seconde Guerre mondiale, la race paysanne est la partie saine de la race française. Le sociologue Pierre Bourdieu constate qu’on ne pense presque jamais les paysans « pour eux-mêmes ». En ce sens, la paysannerie est une « classe objet », qui n’existe que pour célébrer ou critiquer un autre groupe social.

À quelle époque les mots « cultivateur » et « agriculteur » font-ils leur apparition dans la langue française ?

Au XVIIIe siècle. Deux courants vont y contribuer : la pensée économique des physiocrates (qui considère que la richesse des nations provient essentiellement de la terre) et la philosophie des Lumières.

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Le contexte politique de l’époque est-il favorable au développement agricole ?

Oui. Pour autant, il ne s’agit pas de s’adresser aux paysans, mais aux grands propriétaires fonciers et donc à des populations socialement plus élevées, dans la plupart des cas des aristocrates ou des bourgeois. Les savants et les écrivains vont donc utiliser le terme de cultivateur qui apparaît en 1762 dans le dictionnaire de l’Académie française. Ils vont opposer cette figure, utile pour l’économie parce qu’elle produit, aux aristocrates oisifs et décadents qui s’amusent à Versailles. 

Le néologisme « agriculteur » fait quant à lui son apparition un peu plus tardivement dans le langage courant. Il faut attendre 1798 pour pouvoir consulter sa très brève notice dans le dictionnaire de l’Académie française. Il est juste défini comme « celui qui cultive la terre ».

Qu’advient-il du terme « paysan » ?

On assiste à une utilisation massive de ce mot. Mais plus il y a une inflation du terme, plus il est négatif. De manière générale, plus on parle des paysans, moins c’est bon signe. Cette figure connaît une dépréciation du fait de son essentialisation. Selon les savants et les agronomes qui écrivent à l’époque, le paysan est un adepte d’une agriculture routinière, médiocre et à faible rendement. Il va être comparé au « sauvage » des colonies, l’indigène non blanc. Rappelons que l’on est en pleine construction de l’Empire colonial.

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Cultivateur et agriculteur vont-ils être utilisés comme synonymes ?

La littérature agronomique du XVIIIe siècle attribue un rôle d’instituteur et de pédagogue à l’agriculteur. Il doit expérimenter le savoir agronomique et le diffuser. Le qualificatif d’agriculteur est rapidement investi d’une forte valeur sociale, dans la mesure où seuls les riches propriétaires fonciers peuvent endosser cette fonction. La distinction entre cultivateur et agriculteur s’accentue durant la première moitié du XIXe siècle. On considère alors que le cultivateur est l’équivalent du paysan, qui est un petit exploitant agricole. Contrairement à l’agriculteur qui, jusque dans les années 1850-1860, est un châtelain qui fait exploiter tout ou partie de son domaine par des métayers locataires.

Sur l’échelle du progrès, l’agriculteur est donc placé bien au-dessus du paysan, un terme qui existe pourtant depuis bien plus longtemps…

Les termes de cultivateur et agriculteur se répandent dans les campagnes au XIXe siècle car les élites agricoles, qui cherchent à transformer l’agriculture en une activité capitaliste, ne veulent pas utiliser le terme péjoratif et infamant de paysan. Le recours aux mots de cultivateur, agriculteur, viticulteur, éleveur est aussi lié à la spécialisation croissante de l’agriculture, une invention de la toute fin du XIXe siècle, voire surtout du XXe.

Le paysan continue-t-il malgré tout de nourrir la littérature du XIXe siècle ?

Oui, même s’il y a une instrumentalisation politique croissante due à l’industrialisation et la démocratisation des sociétés occidentales. Les républicains-démocrates comme Michelet ou George Sand idéalisent la figure paysanne parce que cette valorisation va dans leur intérêt. Ils veulent de la démocratie et à l’époque, en France, la paysannerie représente la majorité du corps électoral. À l’opposé, Balzac et Zola dressent un portrait très sombre du paysan. Pour l’un, c’est un propriétaire conservateur, un dupe, un jaloux, un voleur. Pour l’autre, c’est un orgueilleux, un buté, un obscène, un violent.

Personne ne remet en question ces représentations stéréotypées qui existent depuis toujours ?

Une série de savants et d’écrivains vont vouloir aller sur place, parler aux paysans, les observer travailler pour saisir l’hétérogénéité des populations agricoles. Grâce à l’alphabétisation et à l’amélioration des moyens de communication, les journaux pénètrent peu à peu dans les villages, surtout dès la seconde moitié du XIXe siècle. Et les paysans découvrent ce qu’on dit sur leur compte. C’est après avoir lu et avoir été scandalisé par le livre La Terre de Zola qu’Émile Guillaumin, petit cultivateur du Bourbonnais, va décider d’écrire La Vie d’un simple en 1904, qui reçoit le prix Goncourt. Son but sera de réhabiliter le paysan et d’instruire politiquement ses semblables.

Commence alors une période de survalorisation du paysan…

Dans l’Entre-deux-guerres, le soldat paysan devient l’incarnation du patriotisme et de l’héroïsme. C’est dans ce contexte que des exploitants agricoles – et c’est là où il y a une rupture historique fondamentale – commencent à revendiquer une identité paysanne, qui correspond néanmoins aux stéréotypes déjà évoqués. Ce seront surtout des mouvements agrariens d’extrême droite qui concourent à la diffusion d’un sentiment d’appartenance paysan. Cette idéologie fait de la paysannerie la sève de la nation et la gardienne d’une France éternelle. Pendant ce temps-là, les organisations de gauche, socialistes et communistes, misent sur la lutte des classes et la solidarité entre ouvriers et paysans. Elles mettent donc plus en avant le côté « peuple contre élite » que « paysans contre citadins ».

Comment cette représentation va-t-elle évoluer en stigmatisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ?

La sagesse et le bon sens paysan, des vertus supposément multiséculaires, vont devenir du conservatisme aux yeux des politiques et des citadins en général. Le paysan est alors l’incarnation d’une forme d’archaïsme. C’est le petit exploitant qui pratique une agriculture pas très rentable et qui vit surtout de l’autosubsistance. Cette conception fonde l’héritage idéologique de la FNSEA [syndicat agricole français majoritaire et à tendance productiviste, NDLR]. Dans les années 60 et 70, le paysan est remplacé par l’agriculteur, entrepreneur capitaliste, qui gère sa ferme comme une entreprise. On assiste alors à une insertion de l’agriculture – à marche forcée – dans le capitalisme marchand. Contrairement au paysan, l’agriculteur exporte, tient une comptabilité, se mécanise, utilise des intrants chimiques de façon massive, pratique la sélection génétique animale et végétale, construit de gros hangars, etc. C’est la révolution productiviste et la volonté de produire sans forcément penser aux excédents que cela engendre parce que le but, c’est de s’enrichir.

Tout le monde n’adhère pourtant pas à cette vision de l’agriculture, n’est-ce pas ?

Après Mai 68 et la lutte du Larzac [mouvement de résistance non violent incluant des paysans contre l’extension d’un camp militaire, NDLR], il va y avoir une rencontre entre la culture contestataire et les « premiers paysans ». Ce sont souvent des néo-ruraux qui vont collaborer avec des paysans et refuser l’insertion dans la société capitaliste. Il y a eu des résistances dès les années 50, mais elles étaient moquées, tues et même réprimées. Et vu que les syndicats agricoles dominants comme la FNSEA vont promouvoir une agriculture capitaliste, ces paysans de gauche vont réhabiliter une agriculture paysanne et anticapitaliste. Par ailleurs, on commence à s’intéresser un peu à l’environnement, avec les premières lois en réaction au remembrement qui crée des destructions écologiques.

Aujourd’hui, le paysan est pourtant redevenu un référent idéologique de l’extrême droite agricole. Comment ?

Des exploitants agricoles ont fait de l’identité paysanne un ressort de leur action politique et militante. Ils inscrivent leurs luttes contemporaines dans la douloureuse histoire de la paysannerie, un groupe dominé depuis la nuit des temps. Et ces exploitants trouvent dans cet historique une source de légitimité inépuisable. Ils réclament leur dû au pouvoir public et aux élites, mais il y a une sorte de conception morale, et moins politique, de la revendication. La Coordination rurale [syndicat agricole français proche de l’extrême droite, NDLR] ne réclame pas l’égalité ou la liberté, mais plutôt une forme de réparation ou de reconnaissance publique. Les paysans sont, d’après elle, les gardiens de la France éternelle et nourrissent la population. De ce fait, on ne devrait pas les « embêter » avec des taxes. Ces militants estiment que les campagnes leur appartiennent.

Pourquoi cet argument rhétorique efficace, et auquel les gouvernants sont très sensibles, dessert en réalité les paysans ?

La revendication paysanne reprend une partie des stéréotypes, qui sont des constructions de l’extérieur véhiculées depuis le Moyen-Âge. L’idéologie agrarienne d’extrême droite nie l’individualité du paysan en la diluant dans une sorte d’identité collective fossilisée. Il n’y a donc pas de réelle remise en cause des hiérarchies économiques et sociales au sein de la profession agricole. Ainsi, ce sont les grands propriétaires qui doivent parler pour les petits, des secteurs agricoles sont infériorisés ou dominés par rapport à d’autres. Les céréaliers sont mieux lotis que les éleveurs, par exemple.

Est-il possible de réhabiliter la figure du paysan dans une visée d’émancipation ?

L’importance croissante de la question environnementale et la critique de la mondialisation néolibérale dans le débat public discréditent le système productiviste et revalorisent la figure du paysan. Ce qu’il faudrait peut-être, ce serait que les paysans se trouvent eux-mêmes un terme qui ne soit pas imposé de l’extérieur par des élites, comme ça a toujours été le cas. Ou alors, il s’agirait de reprendre l’appellation pour désigner une agriculture respectueuse de l’environnement, capable de fournir une nourriture saine, émancipée du secteur agroalimentaire, comme le font le mouvement international Via Campesina et la Confédération paysanne en France. 

En fin de compte, tout le monde semble avoir une idée précise de ce qu’est un·e paysan·ne… 

On sent bien que lorsqu’on veut trop sortir d’une certaine représentation de ce qu’est un·e paysan·ne, on se fait rappeler à l’ordre, non seulement par les politiques mais aussi par la société. On peut alors être vu comme un marginal, sortir des cases et ne pas bénéficier des aides financières dédiées aux agriculteur·ices, par exemple. Et les consommateurs vont dire : « C’est qui ce loustic, est-il sérieux ? Je ne vais pas aller lui acheter des produits. » C’est pour ça que c’est très compliqué, finalement. Il y a toute une stratégie politique derrière la récupération de ce terme.

Tchak ne lâche rien

« Un paysan est quelqu’un qui s’adapte à son pays et à son paysage. Il essaie de se fondre dedans et plus généralement, dans la vie qui l’entoure. Il produit sa viande, ses œufs, ses légumes. Et le surplus, il le partage avec les autres. Être agriculteur, c’est un métier et il y a donc un but économique derrière. Être paysan, c’est un mode de vie. Et la différence fondamentale, c’est qu’il se sent responsable de sa localité. Il s’implique dans une certaine dynamique, ce qui le pousse à être solidaire. On l’a vu, dans la vallée de la Roya, les paysans ont été solidaires envers les exilés. Ce sont des personnes sensibles à ce que leur région devient. »

C’est avec ces mots que Cédric Herrou, paysan sans frontières, entamait la grande interview que nous lui avions consacrée dans notre n°4, fin 2020. Pour lui, la distinction entre agriculteur et paysan était claire et nette.

Là où il vit, dans la vallée de la Roya, aux confins des Alpes-Maritimes (France) et de l’Italie, il a créé la première communauté Emmaüs tournée vers l’agriculture. Une ferme qui accueille des exilé·es voulant franchir la frontière italo-française, malgré les menaces et coups de pression des autorités et forces de l’ordre qui, pour la plupart, ne voient pas l’activité du paysan d’un très bon œil.

En prenant soin de celles et ceux qui ont bravé les dangers pavant le chemin de l’exode, Cédric Herrou prend soin de son lieu de vie, de sa terre. Il reste sensible à ce que sa région devient.

Alors on s’est demandé : sur le plan étymologique, quelle est la différence entre les termes « paysan » et « agriculteur » ? Dans quel contexte historique sont-ils nés et comment ont-ils évolué au fil du temps ? Nous avons posé ces questions à Anthony Hamon, historien français spécialisé dans l’histoire de l’agriculture et des sociétés rurales.