D’un traité de libre-échange à l’autre, certains secteurs sont protégés, d’autres exposés. Ainsi, la comparaison entre l’accord signé cette semaine avec l’Inde et celui signé voici deux semaines avec le Mercosur éclaire une mécanique implacable : dans sa politique commerciale, l’Union européenne choisit ses perdants, sans états d’âme. Tchak vous propose une grille de lecture en 6 points.
1. Inde : pas touche à mon agriculture
Dans l’accord UE-Inde, les produits agricoles sensibles ont été retirés très tôt des discussions. Céréales, produits laitiers, viande ou sucre n’ont pas fait partie des négociations.
Pourquoi ? Du côté de l’Inde , c’était hors de question. Dans ce pays continent, l’agriculture est un pilier économique employant plus de 30 % de la population. Les petites fermes vivrières inférieures à deux hectares dominent toujours le paysage rural. Dans les champs, des centaines de millions de paysan·nes. Préoccupation majeure pour le gouvernement : la sécurité alimentaire.
Dans ce contexte politiquement explosif, l’ouverture potentielle de son marché aux produits agricoles européens cités plus haut constituait, pour l’Inde, une ligne rouge. En revanche, elle attendait de cet accord un accès au marché européen pour une large gamme de biens industriels et manufacturés, ainsi que certains services.
2. Mercosur : l’agriculture déterminante
Pour le traité UE-Mercosur, la situation est radicalement différente. Au Brésil, en Argentine, au Paraguay et en Uruguay, l’agriculture est au cœur des exportations. Ce bloc est un géant mondial de la production de viande bovine, de soja, de volaille et de sucre; des filières qui structurent leur économie nationales et pèsent lourds sur les politiques.
Sans l’ouverture d’un marché européen jusqu’ici très protégé à leurs produits agricoles, l’accord n’aurait pas présenté d’intérêt économique suffisant pour ces pays. Une condition politique déterminante pour arriver à une signature.
3. Union européenne : du Win-Win
D’un continent à l’autre, l’Union européenne attend de ces deux accords un accès élargi pour ses exportations industrielles et, dans une moindre mesure, pour certains services et investissements. La réduction ou l’élimination progressive des droits de douane doit bénéficier à des secteurs clés comme l’automobile, les machines, la chimie ou la pharmacie.
Au-delà des gains commerciaux immédiats, ces accords s’inscrivent également dans un contexte de recomposition des échanges internationaux.
La grosse différence tient donc dans la structure même des traités. UE–Inde repose sur l’industrie, les services et les produits transformés. L’agriculture pouvait en être retirée sans faire tomber l’ensemble.
UE–Mercosur s’appuie, lui, sur un échange presque brutal : l’ouverture du marché européen à l’agriculture sud-américaine, contre l’ouverture de celui du Mercosur à l’industrie européenne.
4. Une priorité pour certains États membres
La Commission européenne n’agit pas hors sol. Elle négocie sur la base de mandats validés par le Conseil, c’est-à-dire par les représentants des gouvernements des pays membres et dans un cadre politique partagé.
Dans le dossier Mercosur, les lignes de fracture ont été nettes. Plusieurs États (France, Pologne, Autriche, Hongrie, Irlande) ont exprimé une opposition explicite, principalement au nom de leurs agricultures et, pour certains, de préoccupations environnementales. Mais cette opposition n’a pas suffi.
D’autres pays, au premier rang desquels l’Allemagne et l’Espagne, ont soutenu l’accord, en mettant en avant les débouchés industriels, les perspectives pour leurs entreprises exportatrices et le renforcement de la position commerciale globale de l’Union. Cette lecture a fini par l’emporter.
Le résultat n’est donc pas accidentel. La Commission a soupesé points de vue, identifié le risque et choisi de l’accepter. Quotas, clauses de sauvegarde et mécanismes de suivi ont, certes, été ajoutés, mais sans remettre en cause le prix à payer.
5. Une agriculture “amortissable”
Cet arbitrage repose sur une hiérarchie rarement formulée, mais bien réelle. Dans la logique européenne, l’agriculture est perçue comme amortissable. La Politique agricole commune (PAC), qui représente environ un tiers du budget de l’UE, y joue un rôle central. Sur le plan théorique, elle permet d’absorber les chocs, de corriger les déséquilibres, d’infléchir les trajectoires et de soutenir les revenus. Elle rend politiquement acceptable le fait que l’agriculture puisse être un secteur plus exposé que d’autres.
L’industrie européenne est, elle aussi, largement subventionnée: crédits d’impôt, aides à l’emploi ou à l’investissement, etc. Dans certains pays, le volume total de ces aides dépasse très largement celles tombant dans l’escarcelle des agriculteur·ices.
Pour la période 2023-2027, la Belgique bénéficie par exemple de plus de 2,8 milliards d’euros provenant de la PAC, soit environ 560 millions € par an. Et d’après la Banque nationale, notre pays consacre chaque année près de 25 milliards d’euros d’aide au entreprises.
Ceci explique sans doute pourquoi les opportunités industrielles loupées sont, au contraire de ce qui se passe dans le secteur agricole, perçues comme des pertes durables et stratégiques.
Dit autrement : l’industrie est subventionnée pour ne pas perdre ou pour gagner des marchés ; l’agriculture est soutenue pour encaisser des chocs. Cette différence de statut pèse lourd dans les arbitrages commerciaux, même si elle n’est jamais assumée publiquement.
6. Dans les zones rurales
La comparaison entre les traités UE–Inde et Mercosur révèle une hiérarchie claire des priorités commerciales. L’Union expose son agriculture en première ligne dès lors que celle-ci conditionne l’accès de son industrie à d’autres marchés.
Si la politique agricole commune rend ce choix possible, elle n’en efface pas les conséquences: les bénéfices attendus de ces accords intercontinentaux sont répartis à l’échelle européenne, souvent au profit d’acteur·ices internationaux. Les perdants et les perdantes, on les retrouve en zone rurale.
Ce décalage explique la force et la persistance des mobilisations agricoles, même lorsque les accords de libre-échange sont défendus et signés au nom d’un intérêt économique supérieur.
Yves Raisiere, journaliste
+++ Traité UE-Mercosur : d’un parlement à l’autre, la double posture du MR et des Engagés.















